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Les sièges sociaux de Bell et Molson de plus en plus vides

Comme d’autres grandes entreprises, elles maintiennent seulement une façade en territoire québécois.

Brasserie Molson
Pierre-Paul Poulin / JdeM

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Le Québec est de plus en plus aux prises avec des sièges sociaux « de façade », qui comptent peut-être autant d’employés qu’avant, mais qui sont vidés de leurs dirigeants.  

Ce n’est plus dans les édifices centenaires de la Molson, aux abords du fleuve, que se prennent la plupart des décisions de l’entreprise. Idem pour Bell. Garda World a depuis longtemps opté pour Dubaï aux dépens de Montréal. Chez Couche-Tard, c’est en Indiana qu’habite le PDG. Et ce ne sont que quelques exemples.        

« Avoir des sièges sociaux, c’est énorme pour une économie. Ce n’est pas juste d’avoir des services comme la comptabilité ou les ressources humaines. C’est toute la prise de décision, au niveau de l’approvisionnement, des achats, des projets d’expansions, etc. qui se fait là où sont les dirigeants », rappelle le professeur de finances de l’UQAM Robert Pouliot.        

« Quand les décisions se prennent aux États-Unis ou en Ontario, par exemple si Molson doit s’approvisionner en malt, les dirigeants songent d’abord à la région qui se trouve à proximité, à ce qu’ils connaissent le mieux », illustre-t-il.        

  • ÉCOUTEZ la chronique économique du journaliste Pierre Couture à QUB Radio:

Nombreux facteurs  

L’expert reconnaît que le Québec fait face à de nombreux défis, par exemple fiscaux, pour retenir ses fleurons. D’autres facteurs, comme la proximité avec les investisseurs ou les principaux clients, peuvent aussi entrer en ligne de compte.       

Si la fiscalité québécoise est souvent blâmée, Dax Dasilva, le PDG de Lightspeed, invite ses collègues à plus de retenue. « Lightspeed, on n’est pas une multinationale qui évite de payer ses impôts ici, au contraire. On est Québécois et fiers de l’être. Nos employés sont ici, et on tient à ce que nos dirigeants soient ici avec eux. » À la haute direction de Lightspeed, douze des quatorze membres résident à Montréal.       

Rappelons que François Legault a fait du maintien au Québec de sièges sociaux d’entreprises l’une de ses priorités au plan économique. Dans le plus récent budget, son gouvernement a d’ailleurs promis d’investir 1 milliard $ pour appuyer des entreprises « stratégiques » pour le Québec et pour « assurer la protection des sièges sociaux ».       

Depuis, c’est le silence radio concernant l’enveloppe de 1 milliard $. « Nous allons faire connaître les critères de fonctionnement du fonds prochainement », a indiqué un porte-parole du ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon, en réponse aux questions du Journal. « La croissance de ces centres décisionnels est toujours un objectif de notre gouvernement. »       

De moins en moins de sièges sociaux au Québec  

Le Québec a perdu au moins 30 sièges sociaux de 2010 à 2017       

Source : Statistique Canada  

Les retombées d’un siège social  

Quelques exemples de retombées sur le Québec de la présence de sièges sociaux.              

  • Attractions de professionnels hautement qualifiés et bien rémunérés qui achètent et consomment ici       
  • Achat de produits et services d’entreprise (audit, conseil en gestion, services financiers, etc.)       
  • Développement d’entreprises connexes (fournisseurs, etc.) pour répondre aux besoins de la compagnie       
  • Développement à l’interne d’innovations       
  • Retombées fiscales (taxes et impôts)              

Source : Conference Board  

Molson Coors   

  • 0 % des dirigeants de Molson Coors (0 sur 72) œuvreront au siège social de Montréal après la restructuration              

Bell   

  • 7,7 % des hauts dirigeants de Bell (1 sur 13) œuvrent au siège social de l’entreprise à Montréal              

Lightspeed   

  • 86 % des dirigeants (12 sur 14) de Lightspeed vivent à Montréal              

Molson n’est plus que l’ombre d’elle-même à Montréal  

Les installations de Molson dans la métropole, rue Notre-Dame, à proximité du Vieux-Port. L’entreprise a été cofondée à Montréal, en 1786.
Photo Pierre-Paul Poulin
Les installations de Molson dans la métropole, rue Notre-Dame, à proximité du Vieux-Port. L’entreprise a été cofondée à Montréal, en 1786.

Zéro sur 72. Parmi les dirigeants de Molson Coors, il n’y en aura plus un seul qui travaillera au Québec au terme d’une vaste restructuration actuellement en cours. L’entreprise a pourtant été cofondée à Montréal en 1786.   

  • Sylvain Larocque, Le Journal de Montréal    

Le Journal a obtenu les nouveaux organigrammes de Molson Coors. Aucun des 72 dirigeants du brasseur n’est domicilié au Québec. Le pouvoir sera désormais concentré à Chicago (une vingtaine de postes), à Milwaukee (une dizaine de postes), à Denver (une dizaine de postes) à Toronto (quatre postes) et ailleurs aux États-Unis (sept postes). Le président de Molson Coors Canada, Fred Landtmetters, reste dans la Ville Reine.       

En annonçant la réorganisation, en octobre, Molson Coors indiquait que son « siège social opérationnel nord-américain » serait désormais situé à Chicago et que plusieurs dirigeants de l’entreprise travailleraient à Milwaukee.        

On faisait également part de la fermeture du bureau de Denver, où se trouvait jusqu’ici le principal siège social de Molson Coors. Il n’y avait toutefois aucune mention de Montréal, qui est officiellement le 2e siège social de l’entreprise.       

Miller reprend du galon  

Depuis la fin septembre, Gavin Hattersley est le PDG de Molson Coors. Jusque-là, il était à la tête de la division américaine du groupe, MillerCoors, établie à Chicago. Il a auparavant travaillé pour Miller, dont les racines sont à Milwaukee.       

Dans quelques années, Molson n’occupera plus qu’« une portion mineure » de ses installations actuelles à Montréal « à des fins administratives et autres », précise l’entreprise dans un document récemment déposé auprès des autorités américaines.       

Les décisions récentes de Molson Coors « ne signifient en aucun cas la fermeture du siège social à Montréal », insiste néanmoins une porte-parole de l’entreprise, Maria Henriquez.       

« L’assemblée annuelle des actionnaires de la multinationale continuera à se tenir à Montréal une année sur deux ainsi que d’autres rencontres impliquant nos dirigeants », ajoute-t-elle.       

Licenciements  

Molson Coors licenciera de 400 à 500 salariés dans le cadre de la restructuration. La semaine dernière, on apprenait que l’entreprise a licencié 40 travailleurs à Montréal et à Québec en décembre. Une porte-parole n’a pas voulu dire si d’autres coupes sont prévues.       

Il n’y a plus aucun membre de la haute direction à Montréal depuis 2007, mais quelques cadres ayant des responsabilités nationales sont encore en poste dans la métropole québécoise. Selon nos informations, ce ne sera plus le cas d’ici quelques mois.       

Joint à son bureau du cabinet de relations publiques National à Montréal, le président du conseil d’administration de Molson Coors, Andrew Molson, n’a pas rappelé Le Journal. Sa famille contrôle l’entreprise avec les Coors du Colorado depuis 2005.       

Quand 7,7 % des dirigeants travaillent au « siège social »  

Le siège social de Bell, à L’Île-des-Sœurs, dans l’arrondissement Verdun de Montréal.
Photo Pierre-Paul Poulin
Le siège social de Bell, à L’Île-des-Sœurs, dans l’arrondissement Verdun de Montréal.

  

À l’exception de la présidente pour le Québec de l’entreprise, pas un seul dirigeant de Bell Canada (TSE : BCE) ne travaille au siège social de la compagnie à L’Île-des-Sœurs ni n’habite dans la métropole.  

Nommé président et chef de la direction de BCE inc. l’été dernier , le montréalais d’origine Mirko Bibic marchera dans le sillage de son prédécesseur, George Cope.        

Jusqu’à récemment établi à Ottawa, où il œuvrait comme vice-président de Bell, c’est à Toronto qu’il a choisi d’établir son bureau de PDG. Pas à Montréal, où est pourtant établie la compagnie depuis 140 ans.       

Il est loin d’être le seul : à vrai dire, parmi les treize membres de la haute direction du géant des télécommunications, seule la présidente, direction du Québec et Bell Média Québec, Karine Moses, mène ses activités ici.       

Fonctions corporatives  

Tant les services résidentiels et pour entreprises, la direction financière, la direction technologique, les ressources humaines, la division Bell Média et d’autres sont dirigés à partir de Toronto, où résident l’écrasante majorité des dirigeants de la société.       

« Ce n’est pas vraiment important où je dors, mais où je vais avoir un impact », a soutenu M. Bibic en entrevue à La Presse, la semaine dernière, rappelant qu’il est né à Longueuil, qu’il parle couramment le français et qu’il a effectué la plupart de ses études ici.        

Guerre de mots  

Porte-parole du conglomérat, Caroline Audet affirme que même si la plupart des dirigeants œuvrent à temps plein dans la Ville Reine, la « plupart des fonctions corporatives » de Bell sont « basées à L’Île-des-Sœurs : finances, service juridique, ressources humaines et autres, ainsi que le marketing national pour les services résidentiels, la gestion du réseau de fibre optique, bien sûr toutes les opérations médiatiques de langue française et un certain nombre d’autres fonctions », a-t-elle énuméré.       

Bell « continue d’employer plus de personnes, de servir plus de clients et d’investir plus à Montréal et partout au Québec que n’importe lequel de nos concurrents, y compris vos propriétaires Québecor, bien sûr », a martelé Mme Audet dans un courriel envoyé au Journal.        

Ces propos ont fait réagir la direction de Québecor.        

« Contrairement à l’entreprise torontoise, le réel pouvoir décisionnel de Québecor est entièrement au Québec. Facile pour Bell de pavoiser, mais encore faudrait-il qu’elle fasse preuve de transparence sur sa réelle contribution au Québec », a répliqué la directrice des affaires publiques de Québecor, Marie-Josée Duhamel.