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Les «justiciers» du web

Elle est jolie, notre époque où de nouveaux censeurs découpent les contours de la liberté d’expression en fonction de leur vision du monde...

Les «justiciers» du web
Photo d'archives, AFP

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Elle est jolie, notre époque où de nouveaux censeurs découpent les contours de la liberté d’expression en fonction de leur vision du monde...  

Êtes-vous abonné à Charlie Hebdo? Ces derniers mois, de façon épisodique, on traite dans ce journal «satirique et laïque» des nouveaux «justiciers du web», ou des censeurs, ces gardiens d’une certaine morale à géométrie variable, selon qui s’érige en parangon de vertu.    

Et gare à vous s’il vous arrivait de commettre quoi que ce soit qui puisse fâcher les fâcheux du web! Récemment, Riss les qualifiait de «nouveaux gourous de la pensée formatée».   

En meute, ces «gourous» vous en feront baver. Ils ne reculeront devant rien pour imposer leur nouvel ordre moral. Lequel se conjugue selon leur conception du monde et les impératifs, érigés en dogmes, de la «nouvelle liberté d’expression», inféodée aux «associations tyranniques, aux minorités nombrilistes», toujours selon Riss, directeur de Charlie Hebdo...  

À ce sujet, on a de quoi comprendre, vu du Québec.   

Ça vous dit quoi, vous, cette « société de délation permanente » qui nous pend au bout du nez, pour reprendre l’expression avancée par le professeur François Charbonneau, de l’Université d’Ottawa, dans sa réponse au texte de Caroline Touzin sur le blogueur Xavier Camus? 

 

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AFP

C’est joli, cette manie des censeurs et des inspecteurs de la moralité autopatentés qui scrutent les fonds de poubelle du web à la recherche du prochain trophée à parader au nom de leur vertu.   

De petites stars de la délation (définition du terme délation: dénonciation par intérêt méprisable, Antidote), certains à visière levée, d’autres, plus vicieux encore, agissant de manière anonyme, sévissent au nom de leur conception de l’acceptable, si ténue que, sur l’axe idéologique, tout le monde et son contraire deviennent suspects de racisme, de xénophobie et d'islamophobie...   

François Charbonneau, toujours:   

«Le blogueur n’a jamais le souci de rendre les propos de ces auteurs dans leur contexte, de discuter leurs thèses ou de dialoguer avec eux. Son objectif est de disqualifier le nationalisme “de droite” en lui faisant porter les oripeaux du racisme et de la plus pure xénophobie.  

«On publie un texte d’un quidam inconnu et admirateur d’Adolf Hitler à la suite d’un texte d’un commentateur qui s’inquiète de la difficulté d’intégrer des immigrants, comme s’il y avait un lien entre les deux.  

«La manœuvre est grossière et abjecte. Et elle devrait d’ailleurs rappeler quelque chose aux intellectuels et militants de gauche québécois: c’est exactement la même méthode qu’emploient depuis des années les radios poubelles de Québec pour disqualifier la gauche québécoise, comme si vouloir plus de justice sociale faisait de vous un Vychinski en puissance.  

«Comme le racisme provoque en moi un dégoût intégral, je devrais me réjouir de savoir que Xavier Camus est aux aguets et traque partout l’esprit de haine. Mais il faut vraiment être d’une naïveté effarante pour penser que là est son projet.  

«Si je n’ai pas envie de vivre dans le monde de ceux pour qui l’identité québécoise a une composante raciale, je n’ai pas non plus envie de vivre dans le monde de la délation, de l’amalgame et de la mauvaise foi idéologiques des Xavier Camus de ce monde.»  

Les «meutes numériques»  

Que les justiciers du web soient de gauche ou de droite, les méthodes se ressemblent. Les uns verront le racisme et l’«islamophobie» partout; les autres des complots vaseux de «grand remplacement» et le péril de l’islamisation organisée de leur contrée.  

Pris entre ces extrêmes, le quidam se trouve sans cesse coincé dans un univers où il est de plus en plus difficile de s’exprimer sans heurter la sensibilité de quelqu’un.   

Critiquer l’immigration? Insister sur la nécessaire intégration des immigrants à la culture, aux us et coutumes de ceux qui accueillent? Raciste! Intolérant!   

Rappeler que l’écrasante majorité de nos concitoyens musulmans sont non-pratiquants et qu’il n’y a pas péril que les églises du Québec soient remplacées par des minarets? Suppôt de l’islam! Sale multiculturaliste!   

Chaque fois, les accusations sont relayées par les hypermilitants de chacun de ces camps. Une enquête de Laure Dessy dans Charlie Hebdo est très instructive quant à l’hypersensibilité qui résulte de la crispation de la liberté d’expression au nom des sensibilités de divers groupes de pression dans nos sociétés. Tant ici qu’en France, d’ailleurs.     

 

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Photo d'archives, AFP

Laure Dessy décrit le phénomène des «lecteurs de sensibilité» (sensitivity readers) qui sont embauchés par divers auteurs ou rédacteurs de scénario pour éprouver leurs textes en fonction de QUI pourrait être offusqué par ce qui s’y trouve.  

 Et ces «lecteurs de sensibilité» sont classés par spécialités, selon leur propre identité. Laure Dessy explique:   

«Comment sont apparus ces sensitivity readers? Depuis trois, quatre ans, ils sont consultés de plus en plus par les éditeurs américains, notamment pour les romans destinés aux adolescents. Une base de données de 250 de ces relecteurs a même été créée en 2016, intitulée Writing in the Margins (“écrire dans les marges”). Ils étaient présentés par spécialités, selon leur propre identité: “femme queer”, “métis bisexuel” ou encore “juif orthodoxe”...» 

Laure Dessy montre que le recours à des «lecteurs de sensibilité» n’est pas un gage d’apaisement garanti des minorités et des militants de diverses identités. Car derrière les sensitivity readers, il y a ceux qui ne cherchent pas la bonne formulation, mais bien « l’autocensure intégrée ».  

Dessy, dans son article, cite le professeur Laurent Dubreuil, auteur du livre La Dictature des identités (Gallimard), qui définit ces hypermilitants comme étant des «meutes numériques»:   

«“Le vrai problème derrière les sensitivity readers, ce sont les meutes numériques, analyse Laurent Dubreuil, professeur d’université aux États-Unis et auteur de La Dictature des identités (éd. Gallimard). Trente personnes organisées sur les réseaux sociaux peuvent suffire.” Elles n’ont souvent pas lu elles-mêmes le livre en question, mais agissent de manière mécanique. “Et, la plupart du temps, l’auteur décide 'de lui-même' de retirer son livre et présente des excuses publiques, souligne-t-il. On n’est pas loin de ce qui se passait pendant la Révolution culturelle en Chine. La rhétorique est exactement la même, en termes de contrition. L’objectif, c’est l’autocensure intégrée.”»  

Et plus loin, cette précision sur ce qui se passe aux États-Unis, intéressante à l’aune des débats qui ont cours chez nous...  

«Alexander Maksik, romancier américain, a une analyse similaire: “Il n’y a pas très longtemps, aux États-Unis, c’était l’extrême droite qui s’offusquait devant les œuvres d’art, qui appelait à brûler les tableaux ou à bannir des romans dans lesquels une soi-disant pornographie était décelée. Aujourd’hui, c’est plutôt à gauche qu’on retrouve les scandalisés et les adeptes de la censure, et parmi eux, malheureusement, des écrivains, des éditeurs, des peintres ou des conservateurs de musée.” Et l’auteur d’Indigne de poursuivre: “Ils ne parlent pas de 'pornographie', mais font plutôt référence à des règles arbitraires de 'l’identité', construction brumeuse et fantaisiste au mieux. Il faut dire qu’il n’y a qu’une minorité de la population qui croit vraiment en ces règles strictes, mais cette minorité exerce un pouvoir démesuré. Il devient donc de plus en plus difficile de créer, aujourd’hui, sans se poser constamment la question des conséquences de son éventuelle désobéissance. Nous avons bâti une culture de la précaution dans ce pays, et c’est dévastateur pour l’art.”»  

Vous souvient-il de la controverse Slav? Kanata? De ces hypermilitants de «gauche» qui ont investi en masse les réseaux d’une petite librairie de Montréal pour y empêcher la tenue d’une conférence dont ils n’aimaient pas le thème? Ou encore la même chose, mais à l’université, pourtant un lieu où l’on voudrait que soit protégée la liberté sacrée de débattre, de discuter, même des idées qui déplaisent?

Et au sujet du concept d'«autocensure intégrée», toujours dans Charlie Hebdo, on lira avec beaucoup d’intérêt le texte d’une survivante de l’attentat de janvier 2015, la romancière, actrice et chroniqueuse judiciaire Sigolène Vinson.   

Le titre? Et si le nouveau censeur, c’était moi?  

 

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En attendant, chez nous, les «meutes numériques» sévissent. Pourtant, elles ne représentent l’orientation que d’une infime minorité, toujours parmi les voix les plus militantes et prêtes à tout pour en arriver à leurs fins... Que ceux qui transgressent LEUR acception de l’acceptable en finissent par adhérer à l’autocensure intégrée.   

P.-S. – Être abonné à Charlie Hebdo, c’est comprendre quotidiennement pourquoi, chez nous, l’extrême gauche militante n’est pas Charlie!