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Qui osera défier son parti au procès de Trump?

Qui osera défier son parti au procès de Trump?
AFP

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Au procès en destitution de Donald Trump, la pression de la discipline de parti est énorme. Qui sont les sénateurs qui pourraient défier leur parti? 

On sait déjà que les chances que vingt sénateurs républicains votent pour destituer Donald Trump sont infinitésimales. Les chances que ne serait-ce qu’un seul républicain ose défier le président ne sont pas tellement plus grandes. Malgré le serment d’impartialité que tous les sénateurs ont prêté au début du procès du président, les résultats risquent fort d’être entièrement déterminés par la discipline partisane. 

Depuis qu’ils ont pris la parole devant le Sénat, les procureurs issus des rangs démocrates à la Chambre des représentants font un travail magistral d’exposition de l’argument en faveur de la destitution de Donald Trump et de présentation des preuves à l’appui de ce verdict. Pourtant, personne n’a encore perçu de signes tangibles qui indiqueraient que quelque sénateur républicain que ce soit serait enclin à voter en faveur de la destitution. On entend beaucoup, par contre, de sénateurs qui soutiennent simultanément que les preuves présentées par les démocrates sont insuffisantes et qu’il n’est pas question pour le Sénat d’admettre d’autres éléments de preuve au procès.  

Dix votes ont été pris sur des amendements à la procédure, qui visaient à admettre des témoins ou à rendre les procédures plus transparentes. Tous ces amendements ont été défaits par des votes strictement partisans, sauf un, où Susan Collins s’est jointe aux démocrates. Personne n’a dévié de la ligne de parti. De nouveaux votes semblables pourront être proposés après les présentations formelles des deux camps et leurs réponses aux questions des sénateurs, mais les espoirs que l’obstruction systématique de la majorité républicaine à la tenue d’un procès en bonne et due forme—avec témoins et documents à l’appui—puisse être levée restent encore bien minces. Qui sont les sénateurs qui pourraient causer la surprise? Il en existe deux catégories chez les républicains et une autre chez les démocrates. 

Les républicains vulnérables 

Puisque 2014 avait été une bonne année pour les républicains, un grand nombre de sénateurs de ce parti sont en lice pour une réélection en 2020. Des 35 sièges en jeu, 23 sont détenus par les républicains et 12 par des démocrates. Les républicains ont donc plus à perdre. 

C’est le cas particulièrement pour cinq sénateurs républicains, qui font face à des électorats qui ont accordé une mince majorité à Donald Trump en 2016 ou qui lui ont préféré son opposante démocrate : Susan Collins (Maine), Joni Ernst (Iowa), Cory Gardner (Colorado), Martha McSally (Arizona) et Thom Tills (Caroline du Nord). Comme l’indique le tableau ci-dessous, un récent sondage indique que leur taux d’approbation est négatif. Dans ces États, le taux d’approbation du président tend à être inférieur à la moyenne, ce qui rend une expression de loyauté aveugle envers le président risquée. Tous les yeux seront rivés sur la sénatrice du Maine, la plus vulnérable du groupe, qui a déjà joint les démocrates sur le dernier des amendements de procédure, relativement mineur. (Les données du sondage sont ici.

Les pressions pour se conformer à la ligne de parti sont énormes pour ces candidats. Par exemple, à l’amorce du procès, le sénateur Rand Paul a lancé un avertissement à ses collègues tentés de voter en faveur de l’introduction de témoins embarrassants pour le président, qui s’exposeraient à des rétributions de la part de partisans inconditionnels de Donald Trump. En bref, les perspectives de pertes d’appui de la part de la base inconditionnelle de Trump risquent fort de l’emporter sur la crainte de repousser les électeurs centristes. De plus, en ce début d’année électorale, les sénateurs vulnérables dépendent énormément de l’appui de la base du parti pour financer leur campagne. Un vote de défiance contre le président pourrait donc être doublement coûteux pour eux et pour elles. Les chances qu’ils rentrent dans le rang sont donc extrêmement élevées. 

Les républicains moins liés à Trump 

À l’inverse, certains sénateurs républicains sont moins vulnérables aux pressions de la base électorale de Donald Trump et pourraient ainsi défier la ligne de parti, que ce soit par conviction personnelle ou par calcul politique à long terme, pour éviter d’entacher leur réputation en cautionnant des agissements inacceptables de la part du président. Ce groupe comprend entre autres l’ex-candidat à la présidence Mitt Romney, dont l’appui en Utah est de loin supérieur à celui de Trump et qui ne sera pas en réélection avant 2024.  

Lamar Alexander (Tennessee) a émis des critiques contre les actions de Trump en Ukraine et, comme il prend sa retraite à la fin de cette année, il pourrait se sentir libre de voter selon sa conscience, au moins pour permettre d’entendre plus de témoins, sinon pour la destitution. Incidemment, comme il est toujours le premier appelé (ordre alphabétique), ses décisions pourraient potentiellement influencer certains sénateurs hésitants.  

Lisa Murkowski (Alaska) a déjà défié le président lors de la confirmation de Brett Kavanaugh à la Cour suprême. Elle a de solides assises dans l’électorat général de son État mais sa réélection est en 2022 et elle serait vulnérable dans le parti si le président Trump appuyait un adversaire aux primaires.  

Dans tous les cas, il semble que les pressions internes poussant les sénateurs républicains à se conformer à la ligne de parti sont plus fortes que les pressions externes qui pourraient leur venir d’électeurs centristes lors de leur prochaine campagne.  

Les démocrates vulnérables 

Le démocrate le plus vulnérable en vue de l’élection de 2020 est certes le sénateur Doug Jones de l’Alabama. Dans cet État, qui a voté par une forte majorité en faveur de Donald Trump en 2016 et où le président est encore très populaire, Jones a remporté une élection spéciale contre un candidat d’extrême-droite qui était sujet d’une multitude d’accusations d’inconduites sexuelles. Ses chances de réélection sont extrêmement limitées et il n’a probablement aucune illusion qu’il pourrait gagner plus de votes trumpistes en appuyant le président qu’il en perdrait parmi la base démocrate. Son avenir politique est mieux assuré s’il ne s’aliène pas son parti. 

Quant au sénateur démocrate qui a le score le plus élevé d’appui au président Trump, Joe Manchin (Virginie occidentale), il ne sera pas en réélection avant 2024 et il est improbable que ses perspectives de réélection (s’il se représente; il aura 77 ans) soient grandement affectées par un vote qui sera déjà loin en arrière.  

Impact électoral incertain 

Derrière les grands discours et les déclarations de principes qu’on entendra de la part des sénateurs d’ici à la fin du procès, il y a d’énormes pressions partisanes qui les pousseront à se conformer à la ligne de parti. On en a eu un exemple à la Chambre des représentants, alors qu’un des trois démocrates qui ont voté contre leur parti a jugé préférable de changer de parti plutôt que de confronter la grogne de ses collègues du Congrès et celle des militants démocrates.  

Quels seront les effets de cette unanimité partisane en vue de l’élection à venir en novembre prochain? Il est encore tôt pour le dire mais il est déjà clair qu’il s’agira largement d’un référendum sur la présidence Trump. Pour cette raison, l’image qui se dégagera du procès en cours donnera le ton à la campagne. Si la ligne de parti reste intacte pendant tout le procès, le président Trump criera sans doute victoire mais il est peu probable que cela lui fasse gagner beaucoup de points dans l’opinion.  

Ce qui semble assez clair est que si quelques dissidents de son parti se placent sur son chemin, Trump n’aura aucun scrupule à inciter ses loyaux partisans à les sanctionner sévèrement, même si cela peut coûter la majorité à son parti. C’est pourquoi le leader républicain Mitch McConnell fera tout en son pouvoir pour éviter les dissensions et préserver l’unanimité apparente de son caucus. 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM