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Un dur parmi les durs... qui n’a jamais pu sortir

Condamné à vie pour double meurtre, Paulo Shaker se fait refuser sa libération conditionnelle depuis 15 ans

Paulo Shaker
Photo courtoisie, Yves Thériault Jardinage, méditation, sobriété et conversion au bouddhisme. Incarcéré depuis 1991, Paulo Shaker estime avoir fait des progrès et être prêt pour l’étape de la libération conditionnelle.

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Près de 4200 condamnés à la prison à vie sont admissibles à une libération conditionnelle au Canada, mais la moitié d’entre eux sont toujours en détention car ils sont jugés encore trop dangereux pour la société. La notion de sentence d’emprisonnement à perpétuité est souvent mal comprise, mais pour plusieurs meurtriers, une peine à vie... dure effectivement pour le reste de leur vie. 


Même s’il est admissible à une libération conditionnelle depuis 2005, et qu’il prétend avoir repris sa vie en mains, Paulo Shaker, un criminel condamné à la prison à vie, est toujours considéré comme trop dangereux pour être remis en liberté. 

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Paulo Shaker est un dur parmi les durs.  

Selon une évaluation psychologique, sa personnalité correspond au profil d’un psychopathe.  

Sa fiche criminelle inclut des agressions sexuelles, des vols qualifiés, des enlèvements, des séquestrations, des voies de fait armées. Mais c’est un double meurtre crapuleux commis en 1991, qui lui a valu l’emprisonnement à perpétuité sans possibilité de libération avant 14 ans. 

Le crime qui a valu une peine à perpétuité à Paulo Shaker avait fait les manchettes à l’époque.
Photo d'archives
Le crime qui a valu une peine à perpétuité à Paulo Shaker avait fait les manchettes à l’époque.

Que deux ans libre 

Aujourd’hui âgé de 60 ans, il a passé à peine deux ans de sa vie adulte en liberté. Mais ce fut suffisant pour ruiner la vie de dizaines d’innocentes victimes qui ont eu la malchance de croiser son chemin. 

La prison ne l’a pas adouci, bien au contraire. Dès son arrivée au vieux pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, il s’est assuré de se faire un nom.  

« Les gars m’ont envoyé passer un gars dans sa cellule avec un pic. J’ai pas posé de questions, je suis allé. Après ça, j’ai pris six mois au trou, mais ma réputation était faite. Ils m’ont mis sur un piédestal. » 

Pendant longtemps, il a été la bête noire des pénitenciers fédéraux, faisant régner la terreur partout sur son passage. À son palmarès carcéral figurent tentatives de meurtre, prises d’otages et d’innombrables altercations avec des gardiens et des détenus.  

Sept frères, tous au pen ! 

« Je viens d’une famille assez célèbre dans le milieu carcéral », confie-t-il en exhibant le chiffre « 7 » qu’il a tatoué sur le dessus d’une main. C’est que six de ses huit frères, comme lui, ont séjourné dans un pénitencier fédéral.  

L’un d’eux, Jean Shaker, y est depuis 43 ans. 

Paulo Shaker en menait large dans les établissements où il était incarcéré. « J’aimais avoir le prestige, j’aimais contrôler. J’étais président du comité des détenus, tout passait par moi. J’étais comme une veuve noire qui tisse sa toile. » 

Son tempérament violent et son lourd dossier disciplinaire ont fini par le rattraper à l’approche de sa date d’admissibilité à une libération conditionnelle.  

« Je ne m’arrêtais pas à ça. J’étais un genre de petit rebelle, je ne voulais rien savoir du système. Tout ce qui m’intéressait, c’était de me geler la bette. Mais tant que je ne me prenais pas en mains, je restais incarcéré. » 

En entrevue, Paulo Shaker prétend qu’il a amorcé une prise de conscience en 2005, année qui correspond étrangement avec sa date d’admissibilité à une libération conditionnelle.  

Simple hasard, soutient-il, l’élément déclencheur ayant été le décès de son frère Michel, qu’il accuse de l’avoir agressé sexuellement durant son enfance.  

« Ça m’a libéré, affirme-t-il. Depuis sa mort, je suis moins révolté. » 

Le chemin de la réhabilitation a été long et parsemé d’embûches.  

Il y a eu les meetings chez les AA pour surmonter ses problèmes de consommation, les rencontres de justice réparatrice pour prendre conscience des torts causés à ses victimes, les thérapies sexuelles. Il y a eu des échecs et des retours à la case départ.  

Les efforts de celui qui a reconnu avoir commis un double meurtre lui ont valu d’être transféré dans un pénitencier à sécurité minimum, où il profite de règles moins strictes et de meilleures installations.
Photo courtoisie, Yves Thériault
Les efforts de celui qui a reconnu avoir commis un double meurtre lui ont valu d’être transféré dans un pénitencier à sécurité minimum, où il profite de règles moins strictes et de meilleures installations.

« Mon problème, c’est que j’ai une certaine carapace, je ne suis pas capable de montrer mes émotions », avoue-t-il. 

Néanmoins, on ne peut nier les progrès accomplis par Shaker. En février prochain, il recevra son jeton pour 10 ans de sobriété. Il fait de la méditation et s’est converti au bouddhisme.  

Depuis au moins cinq ans, il affiche un comportement exemplaire, qui lui a valu un transfert dans un pénitencier à sécurité minimum. Tous les jours de la semaine, il est autorisé à sortir pour aller travailler à deux kilomètres de l’établissement. 

Aux lecteurs qui pourraient frémir à l’idée de voir un ancien criminel endurci comme lui se retrouver à l’air libre, il répond qu’il faut donner la chance au coureur.  

« Ç’a pris du temps avant que je me prenne en mains, je ne m’en cache pas. Mais je suis rendu à cette étape-là, d’admettre mes torts et de reconnaître la souffrance que j’ai causée à mes victimes. » 

Cette prise de conscience, il la raconte dans son autobiographie, qu’il a écrite en espérant qu’elle aidera d’autres criminels à s’en sortir.     

Risque de récidive sexuelle 

Mais tout ça est loin de convaincre la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC) que Paulo Shaker ne représente plus un risque pour la société.  

À deux reprises, en 2008 et en 2014, il a essuyé un refus catégorique de la part des commissaires qui l’ont rencontré.  

« Le risque de récidive violente, tout comme de récidive sexuelle, se veut encore élevé, peut-on lire dans la plus récente décision. Les progrès que vous ferez devront être observés sur une longue période. » 

À ce jour, la CCLC refuse toujours à Paulo Shaker la permission de séjourner en maison de transition.  

Tout au plus lui a-t-on entrouvert la porte en décembre dernier, en lui autorisant un programme de sorties avec escorte. À six reprises au cours de l’année 2020, il pourra sortir pendant huit heures, accompagné d’un gardien. 

Paulo Shaker
Photo courtoisie, Yves Thériault

« J’ai payé pour » 

Pour Paulo Shaker, c’est peu, mais c’est un début. « J’ai commis des erreurs, reconnaît-il. Aujourd’hui, j’ai payé pour. Je suis prêt à passer à la prochaine étape. »  

Quant à savoir si on peut lui faire confiance, la réalité est que seul l’avenir le dira. 

Arrêté presque par hasard 

La photo diffusée pour l’avis de recherche qui a mené à l’arrestation du meurtrier, âgé de 31 ans lors des malheureux événements.
Photos d’archives
La photo diffusée pour l’avis de recherche qui a mené à l’arrestation du meurtrier, âgé de 31 ans lors des malheureux événements.

Après avoir étranglé deux hommes dans le quartier Rosemont, Paulo Shaker et son complice, Paul Bédard, ont fui en direction de l’Estrie, où ils ont finalement été cueillis par des patrouilleurs de la SQ croisés sur la route. 

En juillet 1991, selon les reportages de l’époque, Shaker avait attiré dans un immeuble du boulevard Saint-Joseph, dont il était le concierge, un certain Michel Mansfield, avec qui il était en querelle pour une dette de drogue. 

Il avait ensuite fait venir sur place le propriétaire Jean-Pierre Masse, possiblement dans l’espoir de réclamer une rançon à sa conjointe. 

Les victimes ont connu le même sort, retrouvées ligotées, un sac en plastique sur la tête, dans une garde-robe. 

Dans leur fuite, les deux hommes ont pris en otage une petite famille de la région d’Asbestos dans son chalet du village de Saint-Claude. Ils ont attaché et bâillonné les occupants, avant de voler leur Plymouth Aries 1986.  

Peu après, alors qu’ils circulaient à Danville, les fuyards sont arrivés par hasard face à une voiture de patrouille et ont soudainement décidé de se rendre sans offrir de résistance. 

Bédard, un colosse influençable ayant l’âge mental d’un enfant de 6 ans, a écopé d’une peine de dix ans de prison minimum pour son rôle dans l’affaire. Il n’est finalement jamais sorti du pénitencier et est mort derrière les barreaux en 2017. 

Quant à Shaker, qui avait commis un viol quelques jours avant les assassinats, il a plaidé coupable à des accusations réduites alors qu’il s’apprêtait à subir son procès et a reçu une peine à vie sans libération possible avant 14 ans d’incarcération. 


 

Yves Thériault est journaliste et documentariste spécialisé dans les affaires criminelles et judiciaires. Il est l’auteur de l’essai Tout le monde dehors : enquête sur les libérations conditionnelles (Libre Expression) et le concepteur de la série documentaire En prison (Ztélé). Il signe pour Le Journal ce dossier pour démystifier la peine de prison à vie et les possibilités de libération conditionnelle pour les meurtriers, un concept souvent mal compris.    

Écoutez l’entrevue qu’Yves Thériault accorde à l’animateur Benoît Dutrizac sur qub.radio, dès 6 h lundi matin, et diffusée également en mode balado sur l’application Dutrizac sur mesure.