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À la librairie d'Henri Tranquille

1948

Avant Après
Photo d'archives de l’Université de Sherbrooke, Fonds Henri Tranquille (P43/H), Extérieur de la Librairie Tranquille, date inconnue.
Photo Pierre-Paul Poulin

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1. Une librairie rebelle  

Des livres à l’Index en pleine devanture ? C’est chez Henri Tranquille que vous les trouverez. À une époque où La Faute de l’abbé Mouret d’Émile Zola est considérée comme une œuvre « pornographique », le libraire s’oppose ouvertement à la censure du clergé catholique. Inaugurée le 8 mai 1948, la Librairie Tranquille est située au 67, rue Sainte-Catherine Ouest, juste en dessous du bar le Blue Sky. Âgé alors de 31 ans, le passionné des livres a déjà dix ans d’expérience derrière la cravate. Après avoir été propriétaire de six librairies à cinq emplacements différents, il choisit de s’établir sur la rue Sainte-Catherine, remplaçant la librairie anglaise Bleury Bookstore. Grâce à Alfred Pellan, le décor est mis au goût du jour et les tableaux innovants du groupe Prisme d’Yeux y sont exposés. Défenseur de la liberté d’expression, Henri Tranquille est alors à l’avant-garde de la production littéraire et artistique.    

2. Un « sauvage désir de libération »  

Couverture de l’édition originale du Refus global, 1948.
Photo d’archives de l’Université de Concordia, coll. F.M. Gagnon
Couverture de l’édition originale du Refus global, 1948.

Cette édition originale du Refus global a bien pu se trouver sur les tablettes de la Librairie Tranquille lors du lancement le 9 août 1948. Si Henri Tranquille accepte de vendre le manifeste, c’est qu’il croit que « la pensée a droit de s’exprimer ». Le recueil du Refus global est édité en quatre cents exemplaires, dont trois cents sont en dépôt à la Librairie Tranquille. Deux autres librairies disposent de cinquante copies chacune : une sécurité au cas où le principal distributeur serait cadenassé par la censure. Se détaillant à 1,50 $ chacune, les copies s’écoulent au compte-gouttes dans les mois qui suivent. Trop marginale, cette ode à la liberté et à la pluralité de l’expression artistique a peu de résonnance en 1948. Incapable de s’en faire une idée claire et choquée par ses propos, l’élite bien-pensante rejette en bloc le manifeste, mais aussi ses seize signataires. Ce n’est que vingt ans plus tard que la réhabilitation de l’œuvre et de ses artisans s’enclenche en pleine Révolution tranquille.    

3. Monsieur Livre  

Henri Tranquille dans sa librairie, date inconnue.
Photo d'archives de l’Université de Sherbrooke. Fonds Henri Tranquille (P43/H)
Henri Tranquille dans sa librairie, date inconnue.

« Ne lisez jamais quelque chose que vous n’aimez pas... ne lisez pas un livre par devoir, lisez-le par plaisir », répète Henri Tranquille à ses clients. Sa librairie est aussi un lieu de rencontre. Artistes, écrivains, étudiants, éditeurs et bien d’autres s’y retrouvent pour discuter ou jouer avec lui une partie de dames ou d’échecs. Il leur donne même un coup de pouce. Après avoir lu L’Enfirouapé du jeune auteur Yves Beauchemin, Henri Tranquille n’a qu’une idée en tête. Il appelle l’éditeur Alain Stanké et lui ordonne de le publier. Sourire en coin, ce dernier lui demande s’il a le droit de lire le manuscrit avant. Grâce à cette intervention, l’œuvre marquante paraît en 1974. Mais le déménagement de la rue Sainte-Catherine, la même année, annonce la fin de la carrière de libraire d’Henri Tranquille, qui fait faillite en 1975. Pour honorer la mémoire de la célèbre librairie, qui fut sur cet emplacement pendant 26 ans, l’esplanade Clark a été renommée « Tranquille » en 2019.