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« Un roman déguisé » – Jacques Ferron

Marie Letellier
On n’est pas des trous-de-cul
Photo courtoisie On n’est pas des trous-de-cul
Marie Letellier, Éditions Moult

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On voudrait se boucher les yeux et se dire : non, ce n’est plus comme ça, et pourtant, la misère, même si elle a pris d’autres formes, d’autres couleurs, est toujours aussi présente au Québec.  

Misère matérielle mais aussi misère intellectuelle, l’une n’allant pas sans l’autre. D’ailleurs, Fidel Castro, dans ses discours-fleuve, martelait qu’il fallait éradiquer les deux pour sortir du sous-développement. 

Dans sa thèse déguisée en roman sociologique, paru une première fois en 1971 aux éditions Parti pris et réédité aujourd’hui dans la maison d’édition Moult, Marie Letellier a voulu donner la parole aux gens du « Faubourg à m’lasse », là où Drapeau avait fait poser d’énormes panneaux pour ne pas que les visiteurs d’Expo 67 voient notre honteuse misère de porteurs d’eau et là où plusieurs centaines de familles seraient par la suite expropriées et chassées pour faire place à la tour de Radio-Canada. C’était plus ou moins trente ans avant La Petite Vie, Les Bougons et Elvis Gratton et quelques années après Les Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, Le Cassé, de Jacques Renaud, et Speak White, de Michèle Lalonde. 

Ti-Noir, Monique et quelques autres s’expriment sans censure, en joual, dans une langue crue, qu’on peut encore entendre dans certains quartiers montréalais ou dans la campagne profonde. L’auteure les laisse parler à la manière d’un cinéma-vérité, comme si elle leur avait tendu un micro discrètement, pour ne pas les gêner, comme le faisait Pierre Perrault avec Alexis Tremblay, dans son film Pour la suite du monde. « Le joual des uns et la langue archaïque des autres évoquent une même québécitude », affirme Paul Warren dans son excellente préface qui situe très bien l’œuvre dans son contexte culturel et politique. 

Rêve éphémère 

On les suit à la trace dans leurs histoires de familles compliquées, désarticulées et broyées par une misère sans pitié qui se reflète de mille et une façons, sans que cet état suscite une prise de conscience ou une révolte. Ici on est né pour un petit pain et on ne voit pas de lumière au bout du tunnel, seulement quelques moments d’un rêve éphémère, celui d’avoir un jour un « beau logement » ou de pouvoir s’acheter « une minoune ». Et on se prend à rêver que ces mêmes poqués de la vie seraient capables d’une belle révolte, pour peu qu’on les instruise de leurs pouvoirs.  

Leurs activités tournent autour de la sainte famille, le clan incontournable, premier repaire et repère premier, parmi la trâlée d’enfants qui seront eux aussi des maganés, fatalement, et des visites des mononcles et matantes, joyeux lurons toujours prêts à faire la fête. Aussi autour du club et de la taverne du coin où ils se noient dans la bière ou dans le fort. Avec quelques brefs épisodes en prison, entre deux ou trois larcins et jobbines qui permettent tout juste de payer le loyer et de faire le plein d’alcool de mauvaise qualité. Un seul film, une seule pièce de théâtre, Aurore l’enfant martyre. Et quelques parties de pêche autour de Montréal. On s’adonne aussi à une certaine forme d’artisanat naïf, à l’aide de bâtons de popsicle.  

Radicalement anticléricaux, ils sont suffisamment naïfs pour croire tout de même à certaines histoires de miracles. « Y a des arbres, y a l’ciel, les étoiles, toute ça... Ça prend un Dieu pour faire ça. Le monde y s’est pas faite tu’seul, c’est ben clair ! » affirme Ti-Noir. Radicalement apolitiques également. Ils s’en prennent aux « séparatistes qui viennent gâcher pour rien même les parades de Saint-Jean-Baptiste » et assimilent le FLQ à la pègre. Les Anglais, « c’est du monde comme nous aut’ ». Ils détestent la police mais valorisent l’armée. C’est la plus grande confusion. 

Que conclure ? Marie Letelllier écrit : « Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, décrire leurs façons de faire et de voir, poser le caractère subversif de leur marginalité, c’était déjà un peu ébranler le système. » Mais elle ajoute : « Aujourd’hui, une bonne partie de ces espoirs ont disparu. »