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Un témoin incontournable au procès de Trump

Un témoin incontournable au procès de Trump
AFP

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Après la publication de révélations contenues dans son livre à paraître, le témoignage de l'ancien conseiller de Trump, John Bolton, est devenu incontournable, mais le président et ses défenseurs vont tout faire pour l'empêcher de comparaître devant le Sénat.

Dans l’affaire ukrainienne, les faits sont déjà accablants pour Donald Trump. Le président a commandé la retenue d’une aide militaire de 391 millions à l’Ukraine en échange contre une annonce par le président de ce pays de deux enquêtes qui bénéficiaient les chances de réélection de Donald Trump en 2020. 

À moins qu’on accepte la défense de Trump lui-même, qui insiste que tout ce qu’il a fait, peu importe de quoi il s’agit, était «parfait», la seule défense qui reste est l’affirmation selon laquelle les preuves contre lui sont insuffisantes et reposent largement sur des ouï-dire et des témoignages indirects. Personne n’a encore témoigné à l’effet d’avoir entendu Donald Trump de vive voix demander la retenue des fonds à l’Ukraine jusqu’à l’annonce par le président ukrainien d’enquêtes sur une théorie du complot farfelue selon laquelle l’Ukraine et non la Russie serait à l’origine des attaques informatiques contre la campagne démocrate en 2016 et sur les agissements de Joe Biden et de son fils Hunter en Ukraine (alors que plusieurs enquêtes sur le sujet n’ont détecté aucune action illégale de leur part). 

Un témoin clé

Le chaînon manquant dans cette histoire est l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump, John Bolton. C’est lui qui a été cité lors des audiences de la Chambre par Fiona Hill, spécialiste de l’Europe de l’Est au Conseil national de sécurité, comme ayant reçu la commande de Trump de lier l’assistance militaire à ce que Fiona Hill appelait sa «petite commission politique interne» (domestic political errand). Hill avait aussi témoigné que Bolton souhaitait lui-même se dissocier de ce qu’il appelait un «drug deal» de la part du président et de ses proches. 

Hier soir, le New York Times rapportait que, dans le manuscrit de son livre à paraître cette année (et pour lequel Bolton a reçu une avance qui rendra sa retraite très confortable), Bolton affirme noir sur blanc que le président a émis en sa présence les ordres de lier l’aide à l’Ukraine à ses demandes d’enquêtes politiquement motivées. 

Si John Bolton était appelé à dire à la barre des témoins ce qu’il rapporte dans son livre, le seul argument qui resterait aux républicains pour acquitter Trump serait de dire que même s’il a effectivement abusé de son pouvoir en retenant illégalement une aide militaire vitale à un allié en situation de conflit pour ses politiques personnelles, mais que ce geste n’atteint pas le seuil de l’abus de pouvoir suffisant pour destituer le président. En d’autres mots, les fondateurs qui ont inscrit la clause de destitution dans la Constitution expressément pour sanctionner de tels abus de pouvoir peuvent aller se rhabiller. Le républicains du Sénat en seront réduits à dire que si le président est républicain, son pouvoir est effectivement illimité. 

Témoignera, témoignera pas?

Est-ce que quatre sénateurs républicains auront le courage politique de défier leur président pour appeler John Bolton à témoigner? Possible, mais rien n’est moins certain. Est-ce que, dans l’hypothèse où Bolton est appelé à témoigner, la Maison-Blanche fera tout en son possible pour bloquer son témoignage? Cela semble beaucoup plus sûr. Pour le moment, le sénateur républicain qui est dans la meilleure position pour affirmer son indépendance vis-à-vis Trump, l’ex-candidat à la présidence Mitt Romney, a fait miroiter la possibilité d’un vote favorable au témoignage de Bolton, mais ceux et celles qui pourraient l’accompagner sont remarquablement discrets. 

C’est dans cette atmosphère survoltée que les avocats de la défense de Donald Trump vont entamer la présentation détaillée de leur défense cet après-midi au Sénat. On entendra entre autres Alan Dershowitz, bien connu pour ses défenses d’O.J. Simpson et Jeffrey Epstein, affirmer que même si tout ce que Bolton pourrait dire est juste, l’abus de pouvoir n’est pas un crime et donc ne justifierait pas la destitution du président. Les républicains devront ensuite défendre devant l’électorat et devant la postérité l’argument selon lequel le président, s’il est républicain et s'appelle Donald Trump, est au-dessus des lois. Donald Trump, lui, n’aura aucune hésitation à le faire.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM