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«Big Brother» aux portes du Canada?

Londres se dote d’un système de reconnaissance faciale, ce qui attise les inquiétudes ici

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Photo AFP Des caméras placées sur le pont Westminster, à Londres, en juillet.

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Le système de reconnaissance faciale en direct qu’utilisera la police de Londres pourrait avoir des effets « très inquiétants » au Canada, notamment quant à la façon d’encadrer cette technologie intrusive digne de « Big Brother ».  

La semaine dernière, la Police métropolitaine de Londres a annoncé qu’elle allait commencer à avoir recours à cette technologie pour identifier rapidement les auteurs potentiels de « crimes les plus sérieux », dont les actes violents.   

Ce réseau fermé de caméras situées partout dans la ville ne sera pas relié aux autres caméras de surveillance ou aux radars photo, et le recours au système devra être « défini quant à la date, l’heure, l’endroit et la durée du déploiement », indique le corps policier.  

« Vous pouvez avoir confiance en cette technologie et en notre façon de l’utiliser », assure sur ses réseaux sociaux le service policier.  

Une boîte de Pandore pourrait être ouverte par l’utilisation d’un tel système de surveillance : les faits et gestes du grand public seraient alors, du moins en théorie, susceptibles d’être surveillés en permanence.   

Si la police de Londres insiste sur le fait que toute donnée non pertinente à la traque d’un criminel sera supprimée sur-le-champ, cette technologie est néanmoins constamment assimilée à « Big Brother », figure omnipotente du roman dystopique 1984 de George Orwell.  

« Très inquiétant »  

« Je trouve ça très inquiétant. C’est une atteinte massive à la vie privée. Les gens ne se rendent peut-être pas compte de tout ça », estime l’avocate criminaliste Marie-Hélène Giroux.   

« Ce ne sont pas juste les criminels qui doivent se soucier de leur vie privée. Tout le monde doit se soucier de sa vie privée ! Ça peut aller loin. [À terme], il n’y a pas juste la police qui peut utiliser ces logiciels-là », prévient-elle.  

Bien que cette mesure ait reçu un appui significatif de la population par l’entremise de sondages d’opinion au Royaume-Uni, la façon dont les tribunaux britanniques décideront d’encadrer l’usage des systèmes de reconnaissance faciale en direct pourrait faire des vagues jusqu’ici.  

« Il risque d’y avoir des répercussions. Nous avons deux systèmes juridiques assez similaires. Si ça passe les tribunaux anglais, ça risque de passer les tribunaux ici. Les législations sont différentes, mais ce pourrait être des précédents inspirants, si on veut », estime Me Giroux.  

En plus des questions liées à l’éthique, la constance du système soulève des interrogations. « La marge d’erreur est beaucoup trop élevée » quand le système est utilisé seul, sans l’assistance d’autres logiciels, affirme Daniel Thérien, expert en biométrie faciale.  

Le corps policier londonien insiste sur le fait qu’un individu ne sera « pas nécessairement » appréhendé directement par un agent si le système le reconnaît. Un agent sera préalablement appelé à « prendre une décision » sur l’exactitude de l’association.  

Erreur  

C’est sans compter que les personnes à la peau noire, par exemple, sont plus à risque d’être l’objet d’une erreur.   

« Plus la peau est foncée, plus c’est difficile pour le logiciel de faire la différence entre l’ombrage et la couleur de la peau », explique M. Thérien.  

Des caméras publiques comme celle-ci, à Québec, pourraient bien permettre de ficher et traquer des criminels, si la voie tracée par Londres est suivie.
Photo DIDIER DEBUSSCHERE
Des caméras publiques comme celle-ci, à Québec, pourraient bien permettre de ficher et traquer des criminels, si la voie tracée par Londres est suivie.

Si un tel système n’est pas implanté au Québec, la technologie, déjà développée, frappe aux portes de nos corps policiers, affirme Me Giroux.   

En avril dernier, la Sûreté du Québec a publié un « avis d’intérêt » pour se munir d’un logiciel de reconnaissance faciale.   

Le document mentionnait que l’application devait pouvoir intégrer des photos provenant d’une autre banque de données, rapportait La Presse. La SQ n’était pas en mesure d’indiquer où en étaient rendues ces démarches, hier.  

Débat  

Le recours à pareille banque de données externe s’apparenterait au cas de l’entreprise Clearview IA et de son application Smartcheckr. En janvier, une enquête du New York Times a dévoilé que celle-ci rendait disponible aux forces de l’ordre une banque de trois milliards de portraits tirés du web – des photos, des vidéos, des profils –, en comparaison aux 411 millions de portraits de la banque du FBI.  

En plus d’établir une correspondance, le logiciel de Clearview peut aussi fournir des informations personnelles sur l’individu, comme son nom, son adresse et son numéro de téléphone.  

« Le débat devrait se faire sur ce qu’on veut dans la société. Est-ce qu’on veut l’omniprésence de “Big Brother” ? La réflexion doit se faire. Il faut que ce soit balisé rigoureusement », juge Me Giroux.   

La reconnaissance faciale ne vise pas qu’à traquer des criminels. Des centres commerciaux l’utilisent déjà pour tenter de mieux cerner leur clientèle. Un projet pilote a notamment été mené à Place Sainte-Foy, à l’hiver 2019, pour analyser anonymement le visage et le comportement des consommateurs – un système connu comme l’« analyse de vidéo anonyme » puisqu’il ne vise pas à établir une correspondance avec un autre visage.

Comment fonctionne la reconnaissance faciale ?    

  1. Le logiciel assimile les portraits existants d’une banque de données ou une photo en particulier  
  2. Les caméras du système de surveillance analysent les visages dans la foule  
  3. Le logiciel compare les visages de la foule avec celui qui est recherché  
  4. Si une correspondance survient, l’individu ciblé peut être appréhendé par un agent de la paix    

Des pays où l’on utilise aussi la surveillance par reconnaissance faciale   

  • Chine  
  • Émirats arabes unis  
  • Japon