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Les contorsionnistes à la défense de Trump

Les contorsionnistes à la défense de Trump
AFP

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Il n'y a pas eu et il n'y aura pas de surprise. Les sénateurs républicains ont fait bloc pour assurer un acquittement rapide au président dans son procès en destitution, mais pour y parvenir, ils ont dû faire des contorsions qui exposent la faiblesse fondamentale de leur position.  

Le président Trump a déjà commencé son tour de la victoire à la suite du vote du Sénat qui lui assurera un acquittement rapide sans l’embarras de témoignages supplémentaires qui viendraient confirmer qu’il a bel et bien posé les gestes qu’on lui reproche. Dans son esprit, aucune de ses actions dans l’affaire ukrainienne ne justifie quelque reproche que ce soit puisque, littéralement, il ne conçoit aucune limite aux pouvoirs de la présidence, pour peu que celui qui l’occupe s’appelle Trump.   

Dans la foulée de l’enquête Mueller, on sait déjà que le président ne peut pas être accusé d’un crime. Ses avocats ont aussi soutenu, dans une série d’autres cas, que le président ne peut pas faire l’objet d’enquêtes criminelles. Le processus de destitution est donc le seul recours possible pour contrôler les actions du président, mais sa vision tous azimuts des privilèges de l’exécutif lui permet d’entraver à son gré les pouvoirs de supervision du Congrès.   

Bref, les républicains du Congrès ont donné leur sceau d’approbation à la philosophie constitutionnelle de Donald Trump, qui se résume à dire que l’article II de la Constitution lui donne (à lui, mais probablement pas à d’autres) le pouvoir de faire tout ce qu’il veut en tant que président.   

L’argument trumpien par excellence   

Au cœur des accusations contre Trump, il y a le reproche qu’on lui fait d’avoir perverti la politique étrangère des États-Unis envers l’Ukraine dans le but évident de nuire à un adversaire potentiel et donc de favoriser sa réélection. En clair, il a agi à l’encontre de l’intérêt national pour faire avancer son intérêt politique personnel, soit sa réélection.   

Dans son plaidoyer contre la destitution de Trump, toutefois, l’avocat vedette Alan Dershowitz a stipulé que, comme le président est convaincu que sa réélection servirait l’intérêt national — et comment peut-il en être autrement si on croit, comme il le croit lui-même, que Donald Trump est le meilleur président de toute l’histoire des États-Unis —, alors on ne peut pas dire que le motif de son action est corrompu.   

Au Sénat, Dershowitz a dit: «Si le président fait quelque chose qu’il croit favorable à sa réélection et qu’il croit que sa réélection est dans l’intérêt public, ça ne peut pas être le genre de «donnant-donnant» qui mène à sa destitution.» Plus loin, il ajoute que si le président croit être le meilleur président de tous les temps, il est encore plus justifié de croire que sa réélection est dans l’intérêt public et, par conséquent, toute action entreprise dans ce but ne peut pas être sujette à destitution. Dershowitz a ensuite rétropédalé en insistant sur le fait que ses déclarations ne signifient pas que le président bénéficie d’une carte blanche pour commettre n’importe quel crime, mais dans le cas présent, la conclusion est claire: à moins que celui qui commet un abus de pouvoir ait commis un crime pour lequel sa culpabilité peut être prouvée hors de tout doute raisonnable, un abus de pouvoir commis dans le but explicite de favoriser une réélection ne peut pas constituer un motif de destitution.   

C’est l’argument trumpien par excellence. Puisque Trump est profondément convaincu d’être le président providentiel dont les États-Unis ne peuvent se passer, toute action visant sa réélection ne peut pas être considérée comme incorrecte. L’État, c’est Trump.  

Les républicains plient l’échine  

Les sénateurs républicains ne sont pas tous allés si loin, mais le résultat est le même. Même s’ils jugent que ses agissements dans l’affaire ukrainienne étaient inacceptables, ils lui accorderont un passe-droit pour sortir sans une égratignure du procès en destitution. Le sénateur à la retraite Lamar Alexander (Tennessee) a été le premier à exposer au grand jour les contorsions logiques de sa position. Selon lui, non seulement les gestes du président sont condamnables, mais ils ont été prouvés de façon convaincante par les procureurs de la Chambre et c’est ainsi qu’il justifie l’arrêt des procédures sans appel de nouveaux témoins. Le président est donc coupable de ce qu’on lui reproche et il s’agit bel et bien d’un abus de pouvoir, mais cet abus de pouvoir ne justifie pas sa destitution. Selon lui, sanctionner le président créerait des divisions inutiles dans la société américaine.   

Cette logique de contorsionniste est aussi reprise par la sénatrice Lisa Murkowski (Alaska), qui s’est ralliée au consensus partisan républicain contre l’audition de témoins en alléguant qu’elle ne souhaitait pas voir se poursuivre un processus entaché par la partisanerie. Le sénateur de Floride Marco Rubio en a aussi ajouté, admettant que les actions de Trump correspondaient aux critères requis pour sa mise en accusation, mais que les conséquences politiques indésirables de la destitution de Trump justifient son maintien en poste.  

Ce n’est pas fini  

Ce n’est là qu’un échantillon des contorsions logiques auxquelles se sont livrés les sénateurs républicains pour justifier le fait qu’ils abdiquent leur responsabilité constitutionnelle d’imposer des limites claires à l’action du président. L’abdication est d’autant plus complète qu’ils refusent d’entendre des témoins, ce qui fait de ce procès en destitution le premier de l’histoire des États-Unis à se conclure sans l’audition de témoins ou l’admission de documents pertinents en preuve.   

Le procès aurait pu être complété vendredi, mais les sénateurs des deux partis ont insisté pour entendre les allocutions de clôture des avocats et avoir la chance d’expliquer leur position à leurs électeurs. On peut donc s’attendre à plusieurs autres exemples de contorsions logiques de la part de sénateurs qui feront mine de condamner du bout des lèvres les actions du président, tout en présentant de minces justifications pour leur décision de voter contre sa destitution, alors qu’il est clair que le seul motif valable de leur vote est de se protéger contre la rage des supporters inconditionnels de Trump qui forment désormais l’assise électorale indélogeable du Parti républicain. Le spectacle de contorsionnistes est loin d’être terminé. Ça ne fait que commencer.  

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM