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Système fédéral Phénix: privée de paye, elle risque de perdre son condo

​Une fonctionnaire s’est retrouvée sans revenu pendant trois mois

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Une fonctionnaire fédérale qui n’a touché aucun revenu durant trois mois à cause des ratés de Phénix pourrait devoir dire adieu à son condo, que la banque s’apprête à saisir.  

Béatrice Brun travaille dans la fonction publique depuis 2011. À la fin de l’année 2017, elle tombe en arrêt de travail pour cause de maladie. Ses problèmes avec le système de paie Phénix débutent alors.           

  • Écoutez l'entrevue de Béatrice Brun avec Jonathan Trudeau à QUB Radio:   

  

«Je travaille, je fais un bon salaire par année. Ce n’est pas supposé arriver! Jamais je ne pensais perdre ma maison», a déploré la fonctionnaire Béatrice Brun au sujet des ratés de Phénix.
Photo Pierre-Paul Poulin
«Je travaille, je fais un bon salaire par année. Ce n’est pas supposé arriver! Jamais je ne pensais perdre ma maison», a déploré la fonctionnaire Béatrice Brun au sujet des ratés de Phénix.

La salariée de la grande région de Montréal peine tout d’abord à mettre la main sur son relevé de fin d’emploi, nécessaire pour obtenir l’assurance-emploi. Phénix mettra trois mois avant de le lui délivrer, une période durant laquelle elle ne touche aucun salaire et cumule des retards de paiement.        

Ses prestations de chômage lui sont finalement versées à compter de mars 2018. Quatre mois plus tard, toujours en arrêt de travail, elle réclame à Phénix la déclaration de l’employeur, obligatoire pour toucher ses prestations d’assurance invalidité. Encore là, elle se heurte à un mur. Son document ne lui parvient qu’en août. 

Ne recevant qu’une partie de son salaire étant donné son arrêt de travail, Mme Brun est incapable de rattraper le retard sur ses paiements. En août 2018, la Banque TD entame des démarches en vue d’une saisie éventuelle de son condo.         

Mme Brun prend des arrangements avec son créancier hypothécaire, qu’elle n’est toutefois pas en mesure d’honorer. «Les versements étaient trop élevés. Je ne reprenais jamais le dessus financièrement», explique-t-elle.        

Erreurs de paie  

Endettée, son crédit effondré, la fonctionnaire retourne au travail en janvier 2019. Elle obtient une promotion au sein d’un nouveau ministère. Mais encore une fois, les ratés de Phénix reprennent. Mme Brun reçoit ainsi depuis plus d’un an un salaire inférieur à celui auquel elle a droit. «Ils me doivent environ 5000 $», estime-t-elle.         

Cette somme, c’est précisément celle qu’elle doit à la Banque TD pour conserver sa propriété. «Me faire perdre mon foyer pour si peu. C’est sidérant. On n’est pas devant quelqu’un qui refuse de payer, mais bien qui est confronté à des dommages collatéraux d’un système de paie qui a causé des ravages», déplore-t-elle.         

Béatrice Brun a pu prendre arrangement à l’automne dernier avec ses créanciers, dont son prêteur automobile et Hydro-Québec. Mais aucune nouvelle entente n’est survenue avec le prêteur hypothécaire, à la suite de ses défauts de paiement.         

Le 13 janvier dernier, elle était informée que son condo était visé par une demande introductive d’instance en délaissement forcé pour vente sous contrôle de justice. «Ils vont prendre ma maison», lance-t-elle avec émotion.         

Faire preuve de compassion  

Au bord du gouffre, Mme Brun aimerait que les banques et les fournisseurs fassent preuve de compassion et d’ouverture devant les difficultés multiples vécues par les fonctionnaires fédéraux touchés par Phénix.        

«Je ne demande pas d’effacer la dette, mais est-ce qu’on peut mettre en place des programmes d’aide pour les victimes de Phénix qui travaillent et qui vont recevoir un jour leur salaire?», questionne-t-elle.       

LE FIL DES ÉVÉNEMENTS  

Décembre 2017   

En arrêt de travail, Béatrice Brun n’est pas capable de recevoir de Phénix le document lui permettant de toucher l’assurance-emploi.         

Mars 2018   

Après trois mois sans revenu, la fonctionnaire, qui a cumulé des dettes, obtient finalement du chômage.        

Juin 2018   

Le chômage tirant à sa fin, Mme Brun doit faire une demande pour l’assurance invalidité. Mais Phénix retient le document nécessaire à sa demande.        

Août 2018   

La fonctionnaire obtient finalement ses prestations d’assurance invalidité. La banque entame des démarches pour une saisie éventuelle de son condo.        

Janvier 2019   

Elle retourne au travail et obtient une promotion dans un autre ministère. En une année, les ratés de Phénix la privent de 5000 $ en salaire.        

Septembre 2019   

Béatrice Brun prend arrangement avec la plupart de ses créanciers, mais ne réussit pas à s’entendre avec son prêteur hypothécaire.        

Janvier 2020   

Le condo de Mme Brun est visé par une demande de délaissement forcé pour vente sous contrôle de justice.          


Le Journal a contacté mardi la Banque TD concernant le cas de Béatrice Brun. Mercredi, le créancier a communiqué avec la fonctionnaire dans l’objectif de trouver une solution à la situation, a confirmé le porte-parole Mathieu Beaudoin.  

  

Victimes d’un «cocktail explosif»  

Les dérapes du système Phénix – qui durent depuis maintenant quatre ans – poussent des employés fédéraux à refuser des promotions, à fuir des changements d’affectation et même à reporter les plans de fonder une famille de peur que leur paie ne soit affectée.        

C’est du moins ce que soutient Yvon Barrière, vice-président de l’exécutif régional de l’Alliance de la fonction publique du Canada, qui suit cette saga depuis le 28 février 2016, date du début des déboires du système. À ce jour, pas moins de 200 000 cas problématiques ne seraient toujours pas réglés au pays, estime-t-il.        

Pour M. Barrière, le cas de Béatrice Brun est un «cas classique». «Chaque fois qu’on a un changement en lien avec la paie, il y a des problèmes. Toutes celles qui sont parties en congé de maternité ont eu des problèmes de paie. Un congé de maladie et un changement d’emploi? C’est un cocktail explosif», avance-t-il.        

Conséquences «déplorables»  

Erreurs sur la paie, absence de rémunération, disparition des primes prévues au contrat, incapacité de fournir des documents : Phénix a donné bien des maux de tête aux fonctionnaires fédéraux. Aux problèmes financiers s’ajoutent la plupart du temps des conséquences «insidieuses et déplorables», affirme-t-il.        

«Il y a des effets pervers à ça. On a un cas de suicide qui a été identifié par un coroner à Gatineau, associé au stress de Phénix. On a eu des cas de séparation, des gens qui ont liquidé à perte leur auto, vendu leur maison. Des fonctionnaires sont allés dans des comptoirs alimentaires», déplore-t-il.         

Les rares employés qui n’ont aucun problème avec le système s’assurent de ne rien modifier à leurs tâches, de peur d’ajouter leur voix au lot.         

«Nos gens refusent des promotions, des intérims et des mutations pour ne pas avoir de problèmes. Des couples dans la fonction publique retardent le projet d’avoir des enfants», plaide-t-il.         

À quand la fin?  

Yvon Barrière ne se fait pas d’illusions quant à la possibilité que le problème se résorbe sous peu, rappelant l’expérience de l’Australie. Avant le Canada, l’Australie avait aussi acquis le système Phénix, pour 80 000 fonctionnaires qui se partageaient cinq conventions collectives.         

«Ç’a pris sept ans à régler le problème. Ici, on l’a acheté pour 300 000 fonctionnaires et 105 conventions collectives!» illustre-t-il.