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«Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage...»

La population ne gagne jamais quand on élimine sa représentation démocratique

«Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage...»
Simon Clark/Agence QMI

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«La population ne gagne jamais quand on élimine sa représentation démocratique.»  

La phrase n’est pas de moi, mais plutôt de M. Éric Antoine, président de la commission scolaire au Cœur-des-Vallées, en Outaouais. J’ai discuté avec lui du bâillon qui sera imposé par le gouvernement de la CAQ dans le cadre du projet de loi 40, celui qui prévoit la fin des commissions scolaires.    

Mais aussi ce projet de loi qui mettra fin aux élections scolaires... pour les francophones seulement!     

  

«Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage...»
Photo d'archives, Simon Clark

Par rapport au projet de loi 40  

Éric Antoine a toutes les raisons de sortir aigri de son implication dans le processus du projet de loi 40. D’une part, parce que son expérience lui montre que le gouvernement n’a jamais manifesté une quelconque ouverture par rapport à l’amélioration de la structure existante ou même aux propositions qui émanaient de la Fédération des commissions scolaires.    

«Dans les faits, le ministre de l’Éducation n’a jamais considéré la Fédération des commissions scolaires comme un acteur important dans le dossier», m’a-t-il dit.    

Aussi, bien que M. Antoine connaisse bien Mathieu Lacombe, député de Papineau et ministre de la Famille, l’élu scolaire déplore qu’il n’y ait pas eu de discussions possibles avec le ministre local à propos de l’abolition des commissions scolaires et du processus de transformation vers la structure de remplacement.    

La chose semblait entendue, selon Éric Antoine, et le ministre Lacombe était peu enclin à discuter d’un projet de loi pour lequel il serait difficile, voire impossible, de changer quelque orientation que ce soit ni même d’envisager des améliorations.    

Ce président de commission scolaire n’a donc pas pu faire connaître ses doléances à son ministre local. C’est décevant.     

  

«Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage...»
JOEL LEMAY/AGENCE QMI

Sur les élections scolaires  

Par rapport à l’abolition des élections scolaires, Éric Antoine est particulièrement inquiet. D’abord, parce que selon lui, ce n’est jamais une bonne chose que d’éliminer un palier démocratique. Surtout à une époque où l’on vante la gouvernance de proximité, alors que la nouvelle façon de faire centralisera encore plus le pouvoir aux mains de gens en dehors des lieux où les décisions se prennent maintenant.    

Pour les francophones du moins.     

C’est l’éléphant dans la pièce. L’abolition des élections scolaires, c’est juste pour les francophones. Cette représentation démocratique étant conservée pour les commissions scolaires anglophones.     

En soi, ce simple état de fait est discriminatoire.     

Le ministre se défendra en évoquant le famélique taux de participation aux élections scolaires, mais le président de la CSCV apporte quelques bémols essentiels... D’abord, rien n’a été tenté pour sauver cette représentation démocratique. Rien.     

Pourquoi ne pas déplacer ces élections lors des municipales? Ou encore, encourager la participation citoyenne en expliquant l’importance de cette représentation démocratique, du rôle des commissaires, de ce qu’ils apportent de constructif?     

Non. Éric Antoine rappelle que lors d’élections municipales ou provinciales, un budget est prévu pour encourager la participation citoyenne. Le DGEQ produira des capsules vidéo, il y aura des annonces publicitaires à heure de grande écoute, à la radio...    

Lors des dernières élections scolaires en 2014, savez-vous combien le gouvernement québécois a dépensé pour «encourager» la participation citoyenne? 35 000 piastres. Pour tout le Québec. Des pinottes.     

Mais ce n’est pas tout. J’ai appris de M. Antoine que l’argument du «faible taux de participation», si cher au ministre, a quelque chose de fallacieux.     

La liste électorale des commissions scolaires francophones prend en compte l’ensemble de la population; pour faire partie de celle des commissions scolaires anglophones, le citoyen doit faire l’effort de s’y inscrire. Ce qui présuppose, à la base, un intérêt marqué pour le processus lui-même.     

Pas surprenant, en pareilles circonstances, que la participation soit plus élevée lors des élections scolaires dans les commissions scolaires anglophones!    

  

«Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage...»
Le Journal de Québec

Par rapport aux commissions scolaires   

Éric Antoine n’est pas dupe. Il est fort conscient que les commissions scolaires n’ont pas toujours eu bonne presse. Mais ce qui l’agace le plus, c’est la méconnaissance générale du rôle, des tâches et de tout ce que font les commissions scolaires au sein du système d’éducation, certes, mais de leur collectivité aussi.     

Il y a eu beaucoup d’élus scolaires parmi les personnes retraitées, ce qui s’expliquera, entre autres, par la rémunération symbolique qui est associée à la fonction.     

Être président de la CSCV n’est d’ailleurs pas l’emploi principal de M. Antoine.     

Le 1er mars, quand la loi 40 prendra effet, ce président ne se trouvera pas sans emploi. Toutefois, c’est l’abolition de la fonction qui est décevante, frustrante. C’est de constater que ce gouvernement a déposé un projet de loi bulldozer de 167 pages, 314 articles, truffé de 82 amendements qu’il a lui-même apportés, et que jamais les acteurs du milieu n’ont senti quelque volonté que ce soit de la part du gouvernement d’être à l’écoute de ceux qui avaient des doléances légitimes.    

Car la commission scolaire, rappelle Éric Antoine, c’est un acteur régional d’importance, c’est un vecteur de vitalité de petites collectivités. C’est un pôle décisionnel véritablement ancré dans le milieu.    

Mais, comme le ministre a ouvert la porte aux fusions des futurs «Centres de services» dans son projet de loi, rien n’empêchera qu’un jour, au nom de la «rentabilité», ou encore «d’économies d’échelle», on fasse exactement ce qui s’est fait dans le milieu de la santé.     

Qu’on permette que les plus gros centres de services (le nouveau nom des commissions scolaires) avalent les plus petits.     

En santé, concrètement, une employée du CLSC de Saint-André-Avellin qui avant pouvait descendre un étage pour un problème de paye s’est trouvée, un jour, à devoir s’adresser à une personne à l’autre bout de la région, à Aylmer, mettons.     

Aussi, M. Antoine s’inquiète de la vitalité des écoles dans les petits milieux, les écoles de 100, 130 élèves par chez nous, par exemple. Pourquoi? Car dans le projet de loi 40, des dispositions ont été prises pour faciliter les démarches d’inscription des élèves en dehors de leur territoire d’appartenance. Exit l’obligation de fréquenter l’école de son quartier.     

Ainsi, le parent qui se rend à Gatineau pour le travail, où les écoles sont plus modernes, pourrait bien décider d’y inscrire son enfant...    

Dans un petit milieu comme le mien, l'école du village est un vecteur d'intégration et de socialisation essentiel.    

La nausée  

La tête me tourne à la suite de cette discussion. C’est un homme inquiet à qui j’ai parlé. Pas de sa situation personnelle; M. Antoine gagne bien sa vie. Un homme inquiet de ce qui est en train de se passer. Dans la méconnaissance des tenants et aboutissants d’un dossier fondamental, celui de l’éducation de nos enfants.    

Par bâillon, le gouvernement coupera court aux débats, aux discussions, à la nécessaire concertation qui devrait primer au-delà des considérations idéologiques. Car c’est bien de la «première priorité» du gouvernement que l’on parle ici, non?     

De l’éducation?    

«Le bâillon était la pire des solutions. Ce gouvernement n’a même pas pensé à réparer ce qui existe. Le futur nous dira si la CAQ a eu raison. Si ce fut une bonne idée d’éliminer un palier de représentation démocratique...»     

Pour ma part, la seule chose qui me vient en tête, c’est que la CAQ a agi selon ce bon vieux dicton: «Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage...»