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Syrie: la crise d’Idleb met à l’épreuve les relations entre Erdogan et Poutine

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Les combats meurtriers qui ont opposé l’armée turque et les forces syriennes dans le nord-ouest de la Syrie menacent de mettre fin à la «lune de miel» entre la Turquie et la Russie, soutien de Damas, même si les deux pays devraient éviter le divorce.

Après avoir échappé à une tentative de putsch en 2016 et lancé une répression tous azimuts critiquée par l’Occident, le président turc Recep Tayyip Erdogan a rapproché son pays de la Russie, nouant avec Vladimir Poutine d’étroites relations personnelles.

La Syrie, où Moscou appuie le régime de Bachar al-Assad et Ankara certains groupes rebelles, est devenu un important dossier sur lequel les deux pays ont renforcé leur coopération, en dépit d’intérêts divergents.

Mais cette relation, qualifiée par M. Erdogan de «stratégique», est mise à mal depuis plusieurs semaines par la dégradation de la situation dans le nord-ouest de la Syrie et des divergences entre Ankara et Moscou sur la Libye, où ils soutiennent des camps opposés.

Les tensions sont montées de plusieurs crans lundi lorsque l’artillerie syrienne a visé des positions turques dans la province d’Idleb, faisant huit morts. Ankara a immédiatement réagi en bombardant les forces du régime, tuant au moins 13 soldats.

Si M. Erdogan a adressé l’essentiel de ses remontrances à Damas, il a néanmoins sommé la Russie de faire davantage d’efforts pour museler le régime et prévenu mercredi qu’Ankara riposterait à toute nouvelle attaque sans avertir Moscou.

«Cette escalade à Idleb va tester la résistance des relations entre Erdogan et Poutine. On ne peut plus parler d’une simple lune de miel entre ces deux hommes forts», déclare à l’AFP Emre Kaya, du centre de réflexion Edam à Istanbul.

Même si M. Erdogan s’en prend surtout à Damas, «sur le terrain, les empreintes russes sont bien présentes», ajoute-t-il, rappelant que des unités syriennes menant l’offensive à Idleb «sont formées et équipées» par Moscou.

«Realpolitik»

La question d’Idleb s’apparente à une équation insoluble tant les intérêts de Moscou et d’Ankara semblent inconciliables.

Le régime syrien est en effet déterminé à reprendre ce dernier bastion rebelle, mais Ankara s’oppose à toute offensive d’envergure susceptible de provoquer une nouvelle vague migratoire vers la Turquie.

Mercredi, M. Erdogan a donné jusqu’à fin février au régime pour qu’il se retire de certaines positions à Idleb, menaçant de recourir à la force s’il n’obtempère pas.

Cet épisode rappelle la complexité des rapports entre la Turquie et la Russie, pays issus de deux empires longtemps rivaux et aux relations traditionnellement marquées par une méfiance réciproque.

En 2015, une grave crise diplomatique a éclaté lorsque l’aviation turque a abattu, au-dessus de la frontière syrienne, un appareil russe.

Mais pour les analystes, une crise similaire est improbable, tant les intérêts sont désormais inextricables dans plusieurs domaines, de l’énergie à la défense, en passant par le commerce. 

«Ankara et Moscou sont contraints de coopérer et de maintenir de bonnes relations, car les deux pays sont économiquement interdépendants», résume Jana Jabbour, spécialiste de la diplomatie turque à Sciences Po Paris.

«Les deux pays sauront faire la différence entre des tensions +ponctuelles+ et le maintien de leur coopération dans des domaines-clé, notamment l’énergie et la défense», estime Mme Jabbour, soulignant qu’Ankara et Moscou «privilégient la realpolitik et le pragmatisme dans la conduite de leurs relations».

Rapprochement Turquie-USA ?

M. Erdogan a d’ailleurs souligné mardi qu’il ne voyait pas l’intérêt «d’entamer une confrontation d’envergure avec la Russie», mettant l’accent sur les «nombreuses initiatives stratégiques» russo-turques.

Le président turc a notamment écarté toute remise en question de l’achat par Ankara de systèmes de défense antiaérienne russes S-400, qui a suscité l’ire de ses partenaires au sein de l’Otan.

En dépit de son éloignement de l’Occident et de son rapprochement avec la Russie, Ankara réfute tout alignement sur Moscou, affirmant vouloir mener une politique étrangère indépendante susceptible d’osciller vers un camp ou l’autre en fonction de ses intérêts.

Après les affrontements à Idleb, Washington a apporté un rare soutien à Ankara, certains observateurs y voyant un appel du pied à la Turquie.

La récente escalade «offre une occasion importante pour un rapprochement entre la Turquie et les Etats-Unis, voire même avec d’autres alliés de l’Otan», estime M. Kaya.

Néanmoins, «il y a aussi des divergences entre Ankara et Washington sur le destin de la région, l’objectif principal d’Ankara étant d’éviter l’arrivée d’une nouvelle vague de réfugiés, Washington privilégiant l’extermination des entités terroristes» à Idleb, ajoute-t-il.