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«Ils lui ont volé sa vie»: un père s'en veut ne pas avoir pu sauver sa fille des griffes des proxénètes

Exploitation sexuelle
Photo Ben Pelosse Pour protéger sa fille qui est toujours sous le joug d’un pimp, nous avons choisi de ne pas montrer le visage de son père.

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Un père de famille de Montréal se réveille encore la nuit, fait des cauchemars, a des sueurs froides et s’en veut de ne pas avoir sauvé « son bébé » des griffes des proxénètes. Quinze ans après l’entrée en centre jeunesse de sa fille, il réalise qu’elle est incapable de cesser de consommer de la drogue et qu’elle fréquente encore des proxénètes.  

« Elle ne connaît pas d’autre chose que ça. Elle ne fait rien, elle n’a pas de vie. Ils lui ont volé sa vie », pleure Richard (nom fictif).    

Pour la première fois, il prend la parole pour dénoncer le calvaire qu’il vit encore aujourd’hui, alors que sa fille est âgée de 30 ans.    

S’il cache son identité, c’est pour assurer la protection de celle qui est toujours exploitée sexuellement.    

Le meurtre de Marylène Lévesque, le 22 janvier dernier à Québec, dont Eustachio Gallese a été accusé, l’a renversé. L’homme de 53 ans, condamné pour l’assassinat de sa conjointe en 2004, se trouvait en semi-liberté, mais bénéficiait d’une stratégie lui permettant de rencontrer des femmes pour assouvir ses besoins sexuels. Cette nouvelle ramène Richard à sa propre réalité. Chaque jour, il craint que sa fille soit la suivante.    

Il aimerait que les gens cessent de percevoir les travailleuses du sexe comme des moins que rien. Selon lui, ce sont plutôt des enfants qui ont été manipulées, puis droguées et qui ont vieilli dans ce milieu.    

« Je ne suis pas capable de passer par-dessus tout le mal qu’ils ont fait subir à ma fille. Je suis révolté. On ne fait pas des enfants pour les faire souffrir », se désole-t-il.    

Famille éclatée  

Pendant les 12 premières années de vie de son enfant, il avait une belle relation avec elle, dit-il. C’est à l’adolescence, quelques années après la séparation de ses parents, qu’elle a commencé à consommer des amphétamines et à fréquenter des hommes majeurs.    

Selon son récit, à l’âge de 15 ans, sa fille s’est fait agresser par cinq hommes. Il s’agissait de sa première relation sexuelle.    

« Ensuite, tout a dégénéré. Il y a eu débordement. Sa mère a eu de la misère avec. Eugénie (nom fictif) faisait des crises, elle sortait pour aller voir les gars. Puis, elle a été placée en centre », raconte-t-il.    

L’homme est très critique face à l’organisme qui a hébergé sa fille jusqu’à sa majorité.    

« On sait que les centres sont les endroits favoris pour aller recruter des jeunes, car ces jeunes sont déjà en difficulté et en manque d’amour. Ma fille a rencontré des gars méchants », affirme-t-il.    

Sa fille étant perdue et n’ayant plus de repères, son proxénète et ses amis des gangs de rue sont devenus sa famille.    

Pendant plus de dix ans, elle a dansé dans les clubs de danseuses nues, a été exploitée sexuellement à raison d’environ 130 clients par semaine et s’est même rendue aux États-Unis, à la demande de son « patron ».    

Elle était alors majeure. Richard n’avait plus aucune autorité sur sa fille.    

Il pouvait passer des jours, voire des semaines, sans nouvelles de sa fille, rongé par l’inquiétude.    

« C’est hallucinant, vivre ça. C’est des remords, des cauchemars, toutes sortes de scénarios... Sans oublier que tu crains toujours de recevoir un appel comme quoi elle s’est fait tuer. Après, elle devient majeure et ça continue... C’est infernal », ajoute le père.    

Adulte  

Aujourd’hui, la jeune femme vient parfois squatter le divan de son père. Elle est sans emploi et consomme de la drogue. Richard ignore si elle pourra un jour retrouver une vie saine.    

« Ma fille n’est pas fonctionnelle. Elle est perdue. Elle consomme encore. Elle n’a pas de vie. Elle est traumatisée. Elle essaie d’avancer, mais elle n’est pas capable. Elle ne connaît rien d’autre que le sexe et la drogue. Elle me ment encore. Et nous, comme parents, c’est l’enfer », dit-il.    

Il ne pardonnera jamais aux « morons » qui ont volé la vie de son enfant. Celle qui réussissait bien à l’école. Qui avait l’avenir devant elle. Mais surtout, celle qu’il s’était promis de protéger.    

« J’ai 62 ans et j’ai hâte de mourir pour arrêter de voir tout ça. Je n’accepterai jamais ce qu’ils ont fait vivre à ma fille. Jamais. Jusqu’à ma mort. C’est inacceptable », affirme le menuisier.    

Ressources  

Richard est en colère. Il aimerait rencontrer le premier ministre Justin Trudeau pour lui raconter l’enfer qu’il a vécu et trouver des solutions.    

« Les lois doivent changer. Ce n’est pas normal que la première relation sexuelle de ton enfant soit un viol. Est-ce que ça, ça a sa place dans notre société ? Non », lance-t-il.    

Il aimerait aussi que les parents des jeunes exploités sexuellement soient mieux encadrés, dirigés et épaulés. Il s’est longtemps senti démuni, seul et impuissant devant ce drame, même s’il a consulté un psychologue.    

« C’est de la survie. C’est ça, le vrai mot. Eugénie, elle survit. C’est l’héritage qu’ils ont laissé à mon enfant. Aujourd’hui, le mal est fait. Impossible de récupérer. Nous, les parents, on n’a pas de ressources. Comment faut-il aborder notre enfant qui a vécu ce cauchemar ? Comment “dealer” avec nos enfants après ce calvaire ? » se questionne le père.    

Des peines plus sévères devraient être imposées aux proxénètes, et on devrait enseigner aux jeunes les dangers de l’industrie du sexe, plaide-t-il.    

Or, il craint de ne jamais voir ce jour arriver.    

« On ne peut pas se faire justice soi-même. Alors, on va faire quoi pour que les gouvernements comprennent le phénomène ? Je ne suis pas capable de m’en sortir. Je m’en veux à mort. J’aimerais ça que le message se rende à Trudeau. Ça m’écœure que ces gens-là prennent des enfants en otage pour l’argent. Il faut que ça cesse », conclut-il, les larmes aux yeux.    

L’exploitation sexuelle en bref    

14 ans : âge moyen où une victime est recrutée    

80 % : pourcentage de prostituées qui ont fait leurs débuts étant mineures    

1500 $ : gain quotidien estimé au Québec pour un proxénète qui exploite une femme    

2 600 000 : nombre de transactions de services sexuels offerts au Québec en un an    

15 % : pourcentage des suspects de proxénétisme qui sont des femmes    

80 % : pourcentage des danseuses qui sont ou ont déjà été sous le contrôle d’un proxénète    

Sources : Statistique Canada, GRC, SPAL, SPVM, Ministère de la Sécurité publique du Québec  


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