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Une démission tranquille

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Photo courtoisie Une démission tranquille
Jacques Beauchemin
Éditions du Boréal

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Je me souviens très bien de nos discussions enflammées, dans les années soixante, en pleine Révolution tranquille, autour de la notion de Canadien français et de Québécois.  

Se dire Québécois paraissait alors comme un sacrilège, un blasphème nécessaire qui pouvait même nous attirer des tirs de roches... ou des coups de matraque. Être Canadien français signifiait alors pour nous être passéiste, c’était associé non pas à notre survivance, mais à un état de soumission, de perdant et d’assujetti à l’autorité religieuse. Nous étions résolument laïques et nous voulions une nette ligne de démarcation entre hier et aujourd’hui. Tout le paradoxe était là.  

Mais, 50 ans plus tard, je me demande si nous avions raison de prendre nos distances de cette identité canadienne-française, jusqu’à vouloir l’effacer à jamais, comme une tare honteuse. C’est plus ou moins ce que se demande le professeur et sociologue Jacques Beauchemin dans son nouvel ouvrage. « Que faire de l’histoire nationale dans une société pluraliste et multiethnique où le monopole que détenaient les Canadiens français sur son écriture paraît moins légitime ? » 

Cette histoire nationale, malgré notre refus d’assumer, à cette époque, notre passé de perdant, a laissé des traces indélébiles qui ont conditionné notre comportement. Les paroles de Lord Durham, au lendemain des insurrections écrasées de 1837-1838, ont longtemps résonné en nous, affirme l’auteur : « Peuple sans histoire et sans littérature » en parlant de nous, tout comme celles du premier ministre du Canada Wilfrid Laurier, en 1899 : « La province de Québec n’a pas d’opinions, elle n’a que des sentiments. » De tels jugements ont favorisé, en quelque sorte, notre éloignement de la chose politique jusqu’à la Révolution tranquille.  

Sentiment de défaite 

Deux camps se dessinèrent alors, les fédéralistes et les indépendantistes. Les deux camps assuraient vouloir faire entrer le Québec dans la modernité, le duplessisme représentant le vieux monde et le conservatisme. Alors qu’auparavant, l’affirmation de notre identité et la lutte pour notre survivance passaient par la valorisation de notre condition de colons issus de la Nouvelle-France. Nous serions redevable pour ce que nous sommes aujourd’hui – pensons entre autres à notre idéal de souveraineté – à ceux qui ont maintenu cette identité associée à la terre et à la religion catholique porteuse de nos valeurs, mais réfractaire au progrès social. Comme quoi il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. 

Mais le sentiment de défaite perdure encore et toujours, déplore Beauchemin, surtout depuis la défaite référendaire de 1995. Avec, comme conséquence, la dépolitisation de nos rêves de souveraineté, c’est-à-dire le délaissement de nos idéaux politiques nés avec la Révolution tranquille.   

La victoire de la CAQ ne viendrait en rien démentir cette tendance, car cette élection ne débouche sur aucun projet politique.  

Il faut se défaire de ce « sentiment d’éternité trompeur qui semble traverser dans le temps le rapport que notre collectivité entretient vis-à-vis de son destin ». Comme si, à force de ne jamais disparaître, nous étions là pour toujours. Beauchemin est loin d’être optimiste. Sans rêve, sans projet national structurant, la folklorisation nous guette, avertit-il. Nous nous perdrons alors dans « le magma postnational d’une culture mondialisée dont l’anglais sera la lingua franca. » Est-ce ce que nous voulons ? 

À LIRE AUSSI 

Dix journées qui ont fait le Québec 

Sous la direction de Pierre<br />
Graveline<br />
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Dix spécialistes, professeurs, historiens, vulgarisateurs : Jacques Lacoursière, Jean-Claude Germain, Denys Delâge, Denis Vaugeois, Gilles Laporte, Eugène Brouillet, Béatrice Richard, Marie Lavigne, Éric Bédard et Mathieu Bock-Côté, nous présentent 10 événements marquants de notre courte histoire, qui débute avec la fondation de la ville de Québec, en 1608. Bien sûr, notre histoire ne saurait se résumer à ces seuls 10 faits historiques ; en 400 ans, il s’en est produit, des coups bas, des victoires et revers, des blessures, mais ces 10 événements retenus constituent une bonne entrée en matière à ceux qui veulent savoir d’où nous venons. 

Manuel pour changer le monde 

École d’innovation sociale<br />
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École d’innovation sociale
Élisabeth-Bruyère
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Une initiative qu’il convient de souligner. En 2015, l’Université Saint-Paul, en Ontario, créait, grâce à un don des Sœurs de la Charité d’Ottawa, une école d’innovation sociale, qui aura pour but de s’attaquer aux injustices et de lutter contre la pauvreté et tout ce qui s’y rattache. Vaste programme, direz-vous. En fait, cette école nouvelle forme de jeunes étudiants qui seront appelés, une fois leur formation terminée, à proposer des solutions concrètes, à agir et à relever les défis immenses que suppose la transformation du vieux monde. Un livre d’espoir. 

Écrits sur l’aliénation et la liberté 

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Frantz Fanon
Éditions
La Découverte

Pour la génération de militants à laquelle j’appartiens, celle du début des années soixante, à l’époque des luttes anticoloniales, notre bible fut sans contredit Les damnés de la terre, de Frantz Fanon, paru en 1961. On se le procurait à la librairie de Monsieur Ferretti, avenue Bernard, à Outremont, qui était aussi le distributeur des ouvrages de l’éditeur François Maspero. On a réuni les écrits, en partie inédits, de ce psychiatre et militant anticolonialiste algérien, disparu prématurément en 1961. Ses écrits sur l’« aliénation colonialiste vue au travers des maladies mentales » intéresseront très certainement les chercheurs et les militants. 

L’espace de la relation 

Francis<br />
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Francis
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Parlant de problèmes psychiques (en lien avec l’ouvrage de Fanon), voici un livre qui nous fait pénétrer dans le saint des saints, le bureau du psychologue, avec son décor particulier : mobilier, éclairage, œuvres d’art sur les murs, salle de bains et salle d’attente, détails à première vue anodins, mais qui ont leur importance dans le rapport entre le thérapeute et celui qui s’y raconte.