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La grande déception

Il ne s'agit pas d'une «crise ferroviaire», il s'agit d'une crise dans nos relations avec les Autochtones

La grande déception

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Voici plusieurs jours que les voies ferroviaires sont bloquées par des manifestants autochtones pour protester contre le gazoduc Coastal GasLink en Colombie-Britannique. Mais pendant que l’on critique la gestion de crise de Justin Trudeau, ne perdons pas de vue que cette situation émane d’un problème beaucoup plus profond que le pipeline.  

Justin Trudeau a énormément monté les attentes lors de son accession au pouvoir en 2015. Il s’était alors engagé, tout sourire, à une «grande réconciliation». Mais le problème avec les phrases creuses, c’est qu’on peut y comprendre ce que l’on veut. Justin Trudeau a plutôt offert une «grande déception». Certes, le gouvernement libéral a investi davantage de sommes dans les services aux Autochtones. Certes, le ton était minimalement plus cordial que celui du gouvernement Harper. Mais le problème est plus profond.   

Aux yeux des Autochtones, le problème, c’est le système. Le problème, c’est la Loi sur les Indiens. Le problème, c’est le colonialisme. Le problème... c’est que c’est compliqué. Et tenter de trouver des solutions politiques simples à des problèmes compliqués, ça ne donne jamais rien de bon.  

Généralement prompt à se mêler des juridictions des provinces, le fédéral, pendant de nombreuses années, n'a pas occupé tout l’espace que devrait être le sien dans une juridiction qui est la sienne. Tout particulièrement sous Harper, le gouvernement fédéral n’a pas cessé de se désengager face aux Premières Nations et à la nation inuite. Puis est arrivé Justin Trudeau qui a carrément tout ouvert, reconnaissant sans réserve la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.  

Celle-ci déclare: «Les peuples autochtones ont le droit à l’autodétermination. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. Les peuples autochtones, dans l’exercice de leur droit à l’autodétermination, ont le droit d’être autonomes et de s’administrer eux-mêmes pour tout ce qui touche à leurs affaires intérieures et locales, ainsi que de disposer des moyens de financer leurs activités autonomes.» Et le fameux article 26: «Les peuples autochtones ont le droit aux terres, territoires et ressources qu’ils possèdent et occupent traditionnellement ou qu’ils ont utilisés ou acquis.» Mais une fois ceci établi, il faut définir ce que veulent dire les mots. Que veulent dire «autodétermination» et «droit aux terres et ressources»? Pour établir cela, il faut négocier. Et le gouvernement Trudeau s’est précipité et n’avait pas véritablement de plan clair sur la façon dont tout cela allait se décliner. Maintenant, comment justifier de passer un pipeline sur leur territoire sans leur total consentement après leur avoir dit qu’ils avaient le droit de gérer leur territoire ancestral et leurs ressources?  

Le fameux Canada des licornes de Justin Trudeau, on est en plein dedans!  

La conséquence première est de créer de la colère chez les Autochtones. La deuxième conséquence est de pelleter tout ça dans la cour des provinces qui ont la responsabilité de gérer leurs ressources naturelles, notamment.   

La proactivité québécoise  

Face au désengagement du fédéral, le Québec s’est démarqué en faisant preuve de créativité et en signant des ententes avec des nations autochtones. Le Québec a été particulièrement actif en la matière. En 1975, Québec, la nation crie et la nation inuite signaient la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. En 1978, les Naskapis se joindront à l’entente. En 2002, Québec et la nation crie signent la Paix des Braves, un accord économique et politique signé de nation à nation. En 1983, le gouvernement de René Lévesque adopte les 15 principes qui reconnaissent des droits fondamentaux aux peuples autochtones. Ceux-ci guident l’action gouvernementale et les discussions avec les nations autochtones encore aujourd'hui.  

En 2012, une entente entre le gouvernement du Québec et le Grand Conseil des Cris prévoit la création d'un nouveau gouvernement régional avec la participation des Cris et des Jamésiens, qui auront un nombre égal de votes. Les Cris des villages cris d'Eeyou Istchee gèrent ce territoire conjointement avec les habitants des villes et villages de la Jamésie, un territoire équivalent à une MRC, au sein d'un gouvernement régional où ils sont représentés en parts égales. Ce gouvernement régional constitue une forme d’autodétermination qui répond en partie aux revendications d’autonomie, tout en évitant la division du territoire.  

Évidemment, c’est bien de souligner nos bons coups, et on peut en être fiers. Je souligne d’ailleurs au passage que les gestes les plus significatifs pour la relation entre Québec et les nations autochtones ont presque tous été posés par des gouvernements du Parti québécois. Je pense au plus profond de moi-même que les convictions souverainistes ont toujours été un facteur positif dans le désir d’établir des relations saines et constructives avec les Premières Nations et la nation inuite. Cela ne veut pas dire que tout est parfait, bien au contraire. Ce n'est pas pour rien que François Legault a offert ses excuses aux Autochtones au nom de l'État québécois. Les défis sont énormes.  

Mais maintenant que le gouvernement Trudeau a monté les attentes au maximum, comment satisfaire les nations autochtones?  

Rétablir la confiance  

Il n’en demeure pas moins que le travail qu’il reste à accomplir est titanesque. Les Algonquins de Kitcisakik n’ont toujours pas d’eau courante. Le taux de suicide chez la nation inuite est neuf fois supérieur au taux observé chez les non-autochtones. Quand certaines personnes parlent d’un «privilège autochtone», ils démontrent toute l’ampleur de leurs préjugés, de leur méconnaissance et de leur déconnexion face à la dure réalité de la grande majorité des Autochtones.   

Mais sans un profond changement dans notre relation avec les nations autochtones, des situations comme celle que l’on connaît en ce moment ou celle de 2012-2013 à Attawapiskat, qui a mené au mouvement Idle No More, se succéderont. Les Autochtones utiliseront l'un des rares moyens qu’ils ont à l’heure actuelle pour se faire entendre: exercer une pression économique en bloquant des voies de transport.   

Justin Trudeau doit maintenant démontrer qu’il est véritablement différent du gouvernement qui l’a précédé. Malheureusement, la relation de confiance est déjà sérieusement amochée. Malgré tout, à mes yeux, jamais les conditions n’ont été si favorables à établir une relation fructueuse avec les nations autochtones. Une nouvelle génération d’Autochtones, qui n’a pas connu les horreurs des pensionnats et les profondes blessures qui en ont découlé, est en train d’émerger. Il est temps de se relever les manches et de se mettre au travail. Oui, c’est difficile, mais ne rien faire n’est plus une option.  

Et décidément, les ressources naturelles ont le don de mettre le feu aux poudres, faisant ressortir de profonds clivages, autant entre Autochtones et allochtones, qu’entre est et ouest du pays.   

Est-ce que Justin Trudeau réalise bien le bordel vers lequel on se dirige?