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L’Ontario attirant pour nos travailleurs

La province voisine prévoit qu’elle aura besoin d’environ 100 000 ouvriers de la construction d’ici dix ans

Shawn Côté est copropriétaire de Décor Pink. Cette PME familiale de Gatineau fabrique des couvre-planchers. M. Côté n’en peut plus des réglementations québécoises qui lui mettent des bâtons dans les roues, notamment pour ce qui est de l’embauche.
Photo Agence QMI, Marc DesRosiers Shawn Côté est copropriétaire de Décor Pink. Cette PME familiale de Gatineau fabrique des couvre-planchers. M. Côté n’en peut plus des réglementations québécoises qui lui mettent des bâtons dans les roues, notamment pour ce qui est de l’embauche.

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Des travailleurs de la construction attirés par un chèque de paye deux fois plus gros délaissent le Québec pour l’Ontario et ses lois moins rigides, ce qui risque d’aggraver la pire pénurie de main-d’œuvre de l’histoire de l’industrie. 

« Au Québec, un compagnon va sortir, avec sa paye de vacances, un 800 $ par semaine, alors qu’en Ontario il aura pratiquement le double, soit 1400 $, 1500 $ », résume Jean-Marc Bigras, à la tête de l’entreprise de revêtement de plancher Tapis JM, à Gatineau. 

« J’ai mon quota », laisse tomber Marc Lafrenière, de chez Bousada, lui aussi implanté en Outaouais. 

« Ça fait sept ans que j’accepte seulement les contrats en Ontario parce qu’il me reste plus d’argent dans les poches ». 

« On ne se le cachera pas. C’est plus facile en Ontario, alors nous, on va l’autre bord », déplore Shawn Côté, copropriétaire de l’entreprise familiale de couvre-plancher Décor Pink de Gatineau. 

Un portrait que nuance Éric Côté, qui est président-directeur général de la Corporation des entrepreneurs généraux du Québec. 

« Ça a l’air intéressant d’avoir un plus gros chèque, mais les travailleurs ne doivent pas juste considérer le salaire, mais l’ensemble des avantages », dit-il. 

Embauche plus facile 

Contrairement au Québec sous la loi R-20, l’industrie ontarienne est divisée en deux parties, une non réglementée et une réglementée avec trois fois moins de métiers qu’ici. 

« En Ontario, s’il y a un gars qui arrive le matin avec un casque et des bottes de construction, je peux l’engager, il entre sur le chantier, et on commence. Au Québec, c’est beaucoup plus long », déplore Shawn Côté de Décor Pink.  

Une situation qui irrite le directeur des affaires externes de l’Institut économique de Montréal, Daniel Dufort. 

« Au lieu d’encourager la polyvalence, il faut deux personnes différentes pour poser un tapis et de la céramique ! », dénonce-t-il. 

Or, ces dix prochaines années, l’Ontario aura besoin de 100 000 travailleurs, selon des données récentes de ConstruForce Canada, ce qui risque de faire encore plus mal à l’industrie québécoise, déjà aux prises avec la pire pénurie de son histoire.  

« Au Québec, on s’attend à avoir besoin d’au moins 65 000 travailleurs pour la même période avec les départs à la retraite et les besoins supplémentaires », avance Guillaume Houle, porte-parole de l’Association de la construction du Québec. 

« Si j’étais au gouvernement du Québec, je commencerais à m’inquiéter », prévient Nicolas Brisson, directeur des affaires publiques de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec Outaouais. 

Selon lui, le risque que des entrepreneurs désertent le Québec est bel et bien réel.  

« On n’a pas d’exode encore, mais on sent que ça pourrait s’en venir ces prochaines années », dit-il.  

Un intérêt qui se fait sentir 

Côté ontarien, on sent déjà l’intérêt des Québécois pour la province. 

« Il y a beaucoup de Québécois qui travaillent en Ontario », observe Tony Fanelli, directeur général de la Construction Labour Relations Association of Ontario.  

« On ne connaît pas le nombre exact. » 

« Le Québec pourrait être une source de travailleurs, même si, pour l’instant, nous nous attendons à ce que la demande de construction demeure élevée au Québec », conclut Bill Ferreira, directeur général de ConstruForce Canada. 

Jointe par Le Journal, la FTQ-Construction a préféré ne pas commenter ce dossier. 


♦ Au Québec, plus de 60 % des travaux de construction sont réglementés par la Loi sur les relations du travail, la formation professionnelle et la gestion de la main-d’œuvre dans l’industrie de la construction, aussi appelée la loi R-20. 

Plus payant de travailler en Ontario 

À salaire égal, le montant des déductions prélevées aux travailleurs de la construction syndiqués est nettement plus élevé au Québec qu’en Ontario.
Photo d'archives, Stevens LeBlanc
À salaire égal, le montant des déductions prélevées aux travailleurs de la construction syndiqués est nettement plus élevé au Québec qu’en Ontario.

En Ontario, on compte deux catégories de travailleurs de la construction, les non-syndiqués et les syndiqués, qui conservent une plus grande partie de leur chèque de paye dans leur poche que leurs homologues au Québec. 

Par exemple, un charpentier-menuisier compagnon syndiqué de l’Ontario verra plus du quart (26 %) de sa paye s’envoler en déductions (pension, santé, impôts, etc.) tandis que le même travailleur québécois le verra fondre de plus de la moitié (53 %).  


EXEMPLE DE PAYE 

Un environnement réglementaire particulier, admet Diane Lemieux 

La PDG de la Commission de la construction du Québec (CCQ), Diane Lemieux, refuse d’être alarmiste face à l’appétit de l’Ontario pour les travailleurs québécois.  

« Il y a un enjeu, je ne le nie pas, mais je ne suis pas en train de peser sur le bouton de panique parce que l’Ontario a besoin de 100 000 travailleurs », a confié en entrevue au Journal Diane Lemieux, PDG de la Commission de la construction du Québec (CCQ). 

L’ex-ministre péquiste, qui a piloté l’entente de main-d’œuvre avec l’Ontario, estime que le régime québécois est une force. 

« Les travailleurs de la construction ont accès à un régime de retraite, à des assurances. C’est sûr que ça paraît sur le chèque de paye », précise-t-elle. 

Des avantages 

Plus de 70 % des entreprises en construction d’ici ont moins de cinq employés, souligne la numéro 1 de la CCQ. Sans son organisation, ceux-ci n’auraient probablement pas accès à un régime de retraite, poursuit-elle.  

« Ce sont des avantages qui ont structuré l’industrie, c’est très positif. Ça a permis de fidéliser cette main-d’œuvre-là », insiste-t-elle. 

Pour ce qui est de la rigidité de l’industrie souvent pointée du doigt, elle ne s’en cache pas : Québec pourrait faire des réaménagements pour l’alléger l’industrie. « C’est vrai que nous avons un environnement légal et réglementaire particulier », conclut-elle.