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Harriet: un film nécessaire

Harriet: un film nécessaire

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Après un quart de siècle à enseigner l’histoire des États-Unis, je prends toujours un égal plaisir à présenter et à expliquer l’influence d’un certain nombre de personnages historiques. Dans le cas d’Harriet Tubman, je considère que c’est un devoir de présenter sa vie et son œuvre.   

Harriet: un film nécessaire
Library of Congress

Déjà, à la fin de la présidence Obama, je me réjouissais de l’annonce du secrétaire au Trésor Jacob Lew de remplacer la figure d’Andrew Jackson par celle d’Harriet Tubman sur les billets de 20 dollars. On visait l’année 2020 pour le changement puisqu’on désirait commémorer le centenaire de la reconnaissance du droit de vote des femmes.   

Le choix de l’administration était audacieux puisque bien d’autres femmes ont marqué l’histoire des États-Unis, dont plusieurs suffragettes. On aurait même pu choisir une figure plus rassembleuse comme celle d’Eleanor Roosevelt. Le choix de Tubman rappelait l’esclavage, la lutte des Noirs pour fuir les plantations du Sud, la guerre de Sécession et le long combat pour la reconnaissance du droit de vote. Comme Tubman a porté les armes, j’imaginais une résistance de la part de certains Américains.   

Nous sommes en février 2020 et c’est toujours la bouille d’Andrew Jackson qui figure sur le billet de 20 dollars. Pourquoi? L’actuel secrétaire au Trésor, Steve Mnuchin, a reporté la décision. Je mentionne au passage qu’Andrew Jackson est l'un des présidents préférés de Donald Trump, un des rares auquel il accepte d’être comparé.   

Si Harriet Tubman doit encore attendre avant d’obtenir une reconnaissance d’une administration, nous avons enfin eu droit à ce que son histoire exceptionnelle soit portée à l’écran (le film est maintenant disponible en location). Réalisé par Kasi Lemmons et porté par la performance inspirante de Cynthia Erivo, Harriet est le premier film à la faire connaître du grand public.   

Pendant trop longtemps, on a associé la lutte pour l’émancipation aux seules contributions des émancipateurs blancs. Si on ne doit pas oublier les contributions des abolitionnistes ou celle d’Abraham Lincoln, il ne faut pas oublier que les Noirs n’ont pas été passifs avant 1865 et qu’ils ont résisté de bien des façons. À elle seule, Harriet Tubman illustre la volonté farouche de ne pas accepter la soumission et la force prodigieuse nécessaire à l’émancipation.    

Non seulement Tubman a-t-elle risqué sa vie pour devenir une femme libre, mais elle passera une bonne partie du reste de sa vie à la risquer, encore et encore, pour permettre à d’autres de se défaire de leurs chaînes.   

Si le film de Lemmons omet volontairement la dernière portion de sa vie, il vise assez juste en dépeignant les années pendant lesquelles elle s’évade pour devenir chef de train de l’Underground Railroad, le réseau clandestin qui permettait aux esclaves de fuir les plantations pour se diriger vers des états abolitionnistes ou encore le Canada.   

Au plan historique, j’ai bien peu à redire du contenu du film. Les faits et les événements sont respectés, la petite femme d’à peine 5 pieds cumulant de véritables exploits après avoir été sérieusement blessée à la tête. Tubman sera sujette à de violentes migraines pendant tout le reste de sa vie et pendant les périodes les plus intenses, elle avait des visions et prétendait entendre la voix de Dieu.    

Simmons réfère à ces visions lorsque le spectateur a l’impression que l’héroïne détient un super pouvoir qui lui permet de se projeter dans l’avenir. Si ce stratagème agace parfois, il a le mérite de faire ressortir les souffrances de Tubman, mais aussi sa foi. Christianisés sur les plantations, les esclaves cherchent souvent l’inspiration dans le récit biblique.   

La foi et la christianisation sont soulignées aussi par les chants qu’entonne Cynthia Erivo en arrivant sur les plantations pour permettre à d’autres esclaves de prendre la fuite. L’histoire orale des Noirs entretient le souvenir de ce qu’on appelle les Black Codes From the Underground (les chants codés du réseau clandestin). Les chefs de train du chemin de fer auraient entonné des spirituals pour avertir les esclavages de leur présence sans attirer l’attention du maître. Ce dernier était habitué à entendre ses esclaves associer des passages de l’Ancient Testament et des mélodies africaines.   

Comme un blogue n’est pas le format idéal pour donner un cours d’histoire, je vous propose plutôt de poursuivre l’histoire de Tubman et de cette période en consultant un article sur le site du Smithsonian Magazine. Vous cliquez ici.    

En bref, je n’ai pas boudé mon plaisir et l’historien que je suis recommande chaudement l’écoute de film. On nous présente cette femme extraordinaire de manière profondément humaine. Simmons évite d’en faire une sainte et nous présente plutôt une femme ordinaire et profondément humaine qui a puisé en elle le courage et la détermination pour accomplir de grandes choses.