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Le coup de génie des Autochtones

FD-BLOCUS-SAINT-LAMBERT
Photo Agence QMI, Maxime Deland

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C’est fini, il n’y aura pas de retour en arrière.

On croyait avoir affaire à un blocus ferroviaire. On s’est aperçu qu’on vivait une crise autochtone. Quelle que soit la manière dont on en sortira, quelle que soit la légitimité qu’on y reconnaisse, il en restera un rapport de force modifié en faveur des communautés autochtones.

On entend souvent dire que le chemin de fer, c’est la colonne vertébrale du Canada. On vient de s’apercevoir qu’il s’agit plutôt de sa trachée. Suffit d’appuyer un pouce dessus pour que l’économie étouffe. Suffit d’une poignée de militants positionnés à des endroits stratégiques pour mettre le pays à genoux.

Le coup d’éclat survient alors que la fédération est gouvernée par un premier ministre faible, écrasé par le vide de ses propres discours de réconciliation.

Justin Trudeau a promis beaucoup sur les principes, a livré un peu sur les dépenses et l’eau potable, mais a ignoré les enjeux légaux et constitutionnels qui sont à la base de l’enjeu autochtone, probablement parce qu’il trouve ça trop compliqué.

Le gros bout du bâton 

Ça n’aurait pas nécessairement aidé d’avoir un premier ministre plus ferme et affairé. Le proverbial fonçage dans le tas policier que plusieurs appellent de leurs vœux aurait fait le tour du monde en images, attiré un orage de critiques internationales et fait tourner la crise en affrontement armé d’un océan à l’autre. 

Des Autochtones ont donc compris qu’ils auraient le gros bout du bâton en empêchant le train de passer. Un véritable coup de génie d’avoir vu ce qui traînait sous les yeux de tous depuis longtemps. Ils en auront pris bonne note, comme sans doute d’autres groupes revendicateurs.

Reste qu’il faudra maintenant se saisir de la question qui pue, celle à savoir pourquoi le statut juridique des personnes autochtones est encore régi par une pièce législative de 1876 portant le nom archaïque et insultant de « Loi sur les Indiens ».

Il faudra se saisir de la définition des droits ancestraux, reconnus par la Constitution de 1982, mais jamais définis. Un autre cadeau de Pierre Elliott Trudeau à son illustre rejeton.

C’est une énorme boîte de Pandore. Les problématiques et les revendications varient d’une communauté à l’autre. La gouvernance autochtone dans toute sa complexité et ses divisions, comme on le voit dans ce dossier du pipeline Coastal GasLink en Colombie-Britannique, doit être revue.

L’ensemble du statut autochtone doit être redéfini, à commencer par le rang d’éternels mineurs, pas tout à fait citoyens, dans lequel les Autochtones sont confinés par la loi.

Rouvrir la constitution pour les Autochtones, ça ouvre aussi la porte aux revendications des provinces et des territoires, y compris celles du Québec. On voit rapidement pourquoi aucun premier ministre du Canada depuis 25 ans n’a voulu jouer là-dedans.

Ce pays est ébranlé, et il l’est peut-être plus qu’on le pense.

Mises à pied et pénuries 

Il n’y a toutefois pas que les institutions, les rapports de force, la réputation et, en bref, la vie politique du Canada qui sont affectés par cette crise. L’affaire appelle indirectement à une réflexion sur ce que nous consommons.

Oui, il y a l’enjeu climatique qui nous interpelle, dans une crise qui s’est mise en place autour de la construction d’un oléoduc.

On y trouve un écho dans un autre projet de transport de combustibles fossiles qui divise la population du Saguenay–Lac-Saint-Jean, la construction éventuelle de Gazoduq et de GNL Québec.

Mais de manière plus immédiate, il y a l’arrêt du transport des personnes et des marchandises qui génère des mises à pied et menace de causer des pénuries de différents produits dans plusieurs parties du pays.

S’accumulent présentement dans les ports des conteneurs remplis de vêtements fabriqués au Bangladesh et de bébelles destinées à se retrouver sur les tablettes de Dollarama.

Est-ce que c’est optimal, tant d’un point de vue économique qu’environnemental, que toutes ces marchandises nous viennent de si loin ?

À l’heure où on blâme l’Inde et la Chine pour les émissions de GES, il faudrait peut-être se rappeler que si ces pays polluent en fous, c’est parce qu’ils sont les manufacturiers de tous nos gréements.

Beaucoup de travail 

À la fin, que certains produits spécialisés ou que les matières premières comme le blé ou le propane franchissent de grandes distances, c’est un peu inévitable. Mais qu’on manque de ketchup en Nouvelle-Écosse parce que les voies ferrées sont bloquées au Québec et en Ontario, c’est complètement absurde.

Le blocus autochtone continue et on doute qu’il soit bientôt levé. Le sera-t-il, que cela ne changera rien à tout le travail qu’il a révélé que nous avons devant nous. Redéfinir nos relations avec les Autochtones et revoir nos habitudes de consommation n’en sont probablement qu’une partie.