/news/politics
Navigation

Système de paie Phénix: quatre ans de fiasco et c’est loin d’être terminé

74 % des fonctionnaires fédéraux ont eu des problèmes de paie reliés à Phénix

GEN - MARILYNE MAZOYER
Photo Martin Alarie Les ratés de Phénix ont privé de revenus Marilyne Mazoyer durant près de 12 mois, entre 2017 et 2019. Cette situation a causé de graves problèmes financiers et un stress immense à cette mère de trois enfants, basée dans les Laurentides.

Coup d'oeil sur cet article

Les fonctionnaires fédéraux vont souligner bien malgré eux cette semaine le quatrième anniversaire du fiasco Phénix, qui n’a pas fini de plonger des dizaines de milliers d’employés dans l’insécurité financière.  

Absence de paie, erreurs sur les montants versés, trop-perçus récupérés sans avertissement, cafouillages lors de congés de maternité, de paternité ou de maladie, ou lors d’une promotion, d’une mutation ou d’un intérim: les problèmes sont multiples et omniprésents dans la grande machine Phénix depuis son implantation, en février 2016.           

Un questionnaire mené en 2019 par le Conseil du trésor fédéral stipule que 74 % des fonctionnaires fédéraux ont éprouvé des problèmes de paie avec Phénix. Sur le lot, 59 % ont noté de nouvelles erreurs dans les 12 derniers mois.           

«Je pèse mes mots: on parle ici de dizaines, voire de centaines de victimes, par jour», déplore le vice-président directeur régional de l’Alliance de la fonction publique du Canada, section Québec.           

Se qualifiant d’«éternel optimiste», Yvon Barrière ne peut toutefois garantir que les déboires de ce système seront bientôt chose du passé. «Les membres aimeraient que je leur dise que ça va finir cette année. J’en suis incapable. On ne verra pas la fin de cette débâcle accablante avant 2024, 2025», estime-t-il.           

La «boîte à surprises»  

Les ratés ont fait de nombreuses victimes.            

Une fonctionnaire des Laurentides a frôlé la faillite l’an dernier, après avoir été privée de revenus durant près de 12 mois.            

Une retraitée est toujours en attente de la totalité des 60 000 $ que lui doit Phénix.           

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

Une syndiquée a reçu des indemnités de décès en guise de paie.            

Un employé s’est présenté au bureau chaque jour ouvrable, durant cinq mois et demi, sans être payé.           

«Ce système-là est une boîte à surprises de frasques et d’erreurs, illustre M. Barrière. Il y a des gens qui ont dû vendre leur maison à perte, qui se sont séparés, qui ont fait faillite à cause de Phénix.»           

Système complexe  

Toutes les deux semaines, le lundi matin, les fonctionnaires fédéraux accèdent au système pour s’assurer qu’une paie sera déposée dans leur compte le jeudi suivant. Et si oui, que la rémunération est la bonne. «C’est un mauvais rêve. À chaque deux semaines, c’est le fameux jour de la marmotte», avance M. Barrière.           

Encore là, difficile de débusquer les manquements. Le système Phénix est si complexe que peu connaissent le fin détail des erreurs commises sur leur rémunération. «Je demande souvent en assemblée : ceux qui sont certains de recevoir la bonne paie, levez la main. Il n’y a jamais personne qui lève la main», assure Yvon Barrière.           

Pour M. Barrière, Phénix est un système qui n’aurait «jamais dû être acheté ni mis en application». «Si ce système-là avait été implanté dans le privé, le gouvernement serait intervenu pour que l’entreprise paie ses employés. On est cordonnier mal chaussé», résume-t-il.            


* L’Alliance de la fonction publique du Canada mènera des actions de mobilisation au centre-ville de Montréal et dans une soixantaine de lieux de travail au Québec, le jeudi 27 février, dans le cadre du quatrième anniversaire de Phénix.  

  

Endettée de 60 000 $, elle frôle la faillite  


Une fonctionnaire endettée de 60 000 $ après avoir été privée de revenus durant près d’un an n’a eu d’autre choix que de faire une proposition aux créanciers pour éviter la faillite.           

La vie de Marilyne Mazoyer, une mère de famille de 41 ans, a complètement basculé dans les dernières années à cause des multiples ratés de Phénix.           

«Je ne suis plus la personne que j’étais il y a deux ou trois ans. Avant, j’étais partout, j’adorais mon travail. Là, j’arrive à peine à me lever. La vie n’a plus de couleur. Ils ne vont jamais me redonner ma fierté. Ils ne pourront jamais compenser le stress. Il n’y a aucun dédommagement pour ça», déplore la femme originaire des Laurentides.           

Les déboires de la fonctionnaire ont débuté en 2017, après deux changements de contrat au sein du gouvernement qui lui ont causé des erreurs sur sa paie et des problèmes dans le transfert de ses vacances et de ses congés maladie.           

En novembre 2017, elle obtient un poste d’enquêteur chez Services Canada. Et son salaire cesse alors d’être versé. «À Noël, en décembre 2017, je n’ai pas eu de paie. Ni deux semaines plus tard. Tous les jours, j’appelais le centre de paie. Je parlais à des préposés, qui n’avaient aucune idée de ce qui se passait», illustre-t-elle.             

Mme Mazoyer interpelle son syndicat, qui dépose un grief et découvre du coup que Phénix n’a jamais traité son nouveau contrat. «Pour le système, je n’étais juste plus une employée de la fonction publique. J’ai même reçu une lettre me disant que j’avais pris ma retraite!» avance l’employée.            

Au même moment, la fonctionnaire a éprouvé des problèmes de santé. «Avec le stress de tout ça, je suis tombée en arrêt maladie complet en octobre 2018. Je ne fonctionnais plus», dit-elle.           

Début de l’enfer  

C’est à ce moment que son «enfer» avec Phénix a connu son apogée. Le cafouillage du système l’empêche de toucher ses assurances salaire et invalidité à temps. Entre octobre 2018 et septembre 2019, Mme Mazoyer passera dix mois sans revenus.            

La fonctionnaire a vidé ses économies. Son conjoint a pris un second emploi. Mais à l’été 2019, elle cumulait une dette de plus de 60 000 $. «On accumulait l’hypothèque, Hydro, l’auto, la marge de crédit, les taxes municipales. On a retourné une de nos voitures.»           

Pour garder sa maison et éviter la faillite, elle a fait une proposition à ses créanciers, qui l’ont acceptée. «Mais si on manque un paiement d’hypothèque, c’est fini. La banque va prendre la maison», illustre celle qui a aujourd’hui repris le travail de façon progressive.            

  

Des cas marquants  

Une retraitée court après 60 000 $  

Retraitée depuis avril 2019, Johanne Breton a multiplié les démarches pour obtenir les 60 000 $ que lui doit Phénix en indemnités de départ, ajustements de salaire et erreurs diverses sur sa paie. Après s’être confiée au Journal l’automne dernier, l’ex-fonctionnaire du ministère de l’Emploi et du Développement social Canada a reçu 45 000 $ du fédéral. Elle continue son combat afin d’obtenir les sommes manquantes.           

Elle risque de perdre sa maison  

Une fonctionnaire endettée à cause des ratés de Phénix depuis la fin de l’année 2017 a failli perdre sa maison. En arrêt de travail pour cause de maladie, Béatrice Brun n’a reçu aucune rémunération pendant trois mois, des retards sont par la suite survenus pour le versement de ses prestations d’assurance-invalidité et à son retour au travail, en janvier 2019, elle a été victime d’erreurs sur sa paie. Après avoir raconté son histoire au Journal, son créancier a accepté de lui donner un répit. Elle a pu conserver son condo.  

39 mois avant d’avoir sa dernière paie  

Une fonctionnaire à la retraite depuis août 2016 n’a reçu que le 24 décembre 2019 son dernier chèque de paie, qu’elle réclamait depuis plus de trois ans. « Le père Noël existe ! », clame Louise de Sève, qui a fait sa carrière aux Affaires étrangères. Après des centaines d’heures au téléphone perdues pour récupérer les quelque 2000 $, une sortie dans Le Journal a fait débloquer son dossier auprès du fédéral, assure-t-elle.           

Un chèque de 40 000 $ égaré  

Après 35 années de travail chez Services partagés Canada, Guy Monier a pris sa retraite en décembre 2016. Un chèque de près de 40 000 $ en indemnités de départ lui aurait été envoyé par la poste. Mais ledit chèque n’est jamais arrivé chez lui, bien qu’il ait payé de l’impôt sur ce montant en 2017. Depuis, son ancien ministère et Phénix se renvoyaient la balle, à savoir à qui la faute. Le Journal a questionné les deux entités sur ce dossier, à l’automne dernier... et M. Monier a reçu son chèque dans les jours suivants.            

  

La saga Phénix  

2009 : Le système Phénix de IBM est choisi sous le gouvernement Harper pour remplacer l’ancien système qui datait des années 1970. Budget initial : 309 M$.           

2016 : Bien que Phénix n’ait jamais été testé, le gouvernement Trudeau entame l’implantation du logiciel. Quelque 80 000 fonctionnaires éprouvent des problèmes de rémunération.  

2017 : Plus de la moitié des 300 000 fonctionnaires fédéraux sont touchés par les ratés de Phénix.           

2018 : Les erreurs de rémunération atteignent 615 M$ en salaires manquants et trop-perçus. Phénix a coûté jusqu’ici 1,2 G$.   

2019 : Plus de 75 % des employés fédéraux auraient reçu une paie versée en trop, qui a ensuite été déduite de leur salaire, entre avril 2016 et janvier 2019. Quelque 270 000 dossiers présentent toujours des erreurs. Il devrait coûter 2,6 G$ supplémentaires sur 5 ans pour stabiliser Phénix.  

2020 : Les données personnelles de 69 000 fonctionnaires fédéraux aux prises avec des trop-perçus liés à Phénix ont été envoyées par erreur à des centaines de dirigeants, dans une soixantaine de ministères.           

2023 : Stabilisation prévue de Phénix. Après quoi un nouveau système pourra être déployé.