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De quoi désespérer du monde

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Photo AFP Mort, Jean Vanier n’aura pas de procès. Ses victimes présumées ne pourront jamais le confronter.

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De plus en plus d’idoles, d’hier ou d’aujourd’hui, tombent brutalement de leur piédestal pour cause d’allégations ou d’accusations d’abus sexuels. Quand on apprend que même Jean Vanier s’ajoute à la liste, il y a franchement de quoi désespérer du monde.

Décédé l’an dernier, le très catholique fondateur de L’Arche, dont la mission à travers 38 pays est de prendre soin des personnes déficientes intellectuelles dans toute leur intégrité d’êtres humains méritant respect, était aussi un prédateur sexuel. D’après une enquête menée par L’Arche internationale, de 1970 à 2005, il aurait eu des « relations sexuelles manipulatrices » avec au moins six femmes non déficientes.

Admiré et quasi déifié de son vivant, selon une de ses victimes, derrière des portes closes, il leur disait ceci : « Ce n’est pas nous, c’est Marie et Jésus. Tu es choisie, tu es spéciale, c’est un secret ». Jean Vanier, comme tant d’autres, imbu de son propre pouvoir au point de s’en servir pour tuer sans broncher l’innocence et les rêves de ses victimes.

Pour de tels hommes, le pouvoir, grand ou petit, est le moyen. La finalité est le contrôle. Dans une agression sexuelle, il n’est jamais question de désir, seulement de rapport de forces. Pour ces prédateurs, le plaisir est de forcer, d’obliger, de contraindre, soumettre et dominer. 

« Vedette » ou pas

Parce qu’il était une « vedette », le producteur américain déchu, Harvey Weinstein, déclaré coupable hier d’agression sexuelle et de viol, en est le dernier « connu » en date. Mais combien d’autres, « inconnus » ? Quant à Jean Vanier, mort, il n’aura pas de procès. Ses victimes présumées ne pourront jamais le confronter.

Face au catholicisme comme institution, on pourrait certes épiloguer une fois de plus sur les effets toxiques de l’imposition par le Vatican d’une vision tordue et hypocrite de la sexualité portée depuis trop longtemps par un clergé foncièrement misogyne et désaxé. Or, cela n’explique pas tout. Les abuseurs, de tous les temps, on en trouve, toutes classes sociales, origines et religions confondues.

Que faire ?

Ce dont il s’agit n’a qu’un nom : l’exercice du pouvoir. Plus spécifiquement masculin. Tous les hommes ne sont pas des abuseurs, c’est certain, mais la plupart des abuseurs sont des hommes. La même quête de contrôle se cache derrière la violence conjugale. Que faire ?

L’éducation à l’égalité pour les plus jeunes, sûrement. Plus de répression pour les moins jeunes. Adapter le système de justice aux circonstances uniques des crimes sexuels et de la violence conjugale qui, presque toujours, sont sans témoin. Etc.

Pour le moment, chaque idole détrônée sert un nouvel avertissement aux abuseurs, « vedettes » ou pas. Que l’on continue. Pour L’Arche, ses artisans devront trouver les manières d’exister dans l’ère post-Vanier. L’imposante droiture dont ils ont fait montre en enquêtant sur leur fondateur prouve qu’ils savent déjà comment ouvrir la voie pour la suite. Les gestes du prédateur Vanier doivent en effet être condamnés, mais sans pour autant nier l’œuvre immense de Vanier à L’Arche pour les personnes vivant avec une déficience intellectuelle. Cette œuvre doit lui survivre.