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Le dilemme Polanski

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Ça fait des semaines que j’essaye d’écrire sur le film J’accuse de Roman Polanski, qui part favori dans la course aux César.

Mais je n’arrive pas à trancher de façon claire, pour ou contre le fait que cet homme qui a violé une jeune fille de 13 ans en 1977 se fasse dérouler le tapis rouge, lors de la cérémonie qui aura lieu vendredi.

Est-ce que, comme l’affirme une actrice, remettre un prix à Polanski pour sa reconstitution de l’affaire Dreyfus, « c’est cracher au visage de toutes les victimes » ?

Est-ce que, comme l’affirme l’auteur Pascal Bruckner dans le dossier de presse du film, on vit une époque de « maccarthysme néo-féministe » ? 

Et que dire de Roman Polanski, qui est maintenant accusé par une douzaine d’autres femmes dans des histoires d’agression sexuelle, mais qui affirme : « On essaye de faire de moi un monstre » ?

Faut-il le croire ? Défendre sa présomption d’innocence ?

D’UN EXTRÊME À L’AUTRE

L’actrice française Adèle Haenel, qui a elle-même affirmé avoir été victime, quand elle était adolescente, de harcèlement sexuel et d’attouchements de la part d’un réalisateur (et qui est en nomination aux César comme meilleure actrice), a déclaré au New York Times : « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire : “ce n’est pas si grave de violer des femmes”. »

Je comprends qu’après #metoo, après la condamnation de Harvey Weinstein, plus rien n’est comme avant. 

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Mais je trouve que Mme Haenel exagère : si on remet un, deux, trois ou douze prix à Polanski aux César, personne dans le milieu ne pense que c’est un prix pour le féliciter d’avoir violé une fillette de 13 ans. 

Des organisations féministes ont déjà annoncé qu’elles iraient manifester devant la cérémonie des César pour dénoncer­­­ le film de Polanski. 

Mais en s’en prenant à un individu, se rendent-elles compte qu’elles pénalisent les 200 personnes qui ont travaillé sur J’accuse, et qui n’ont pas à payer le prix des allégations contre le réalisateur.  

L’intellectuelle française Caroline Fourest a exprimé cette semaine une opinion qui me semble beaucoup plus équilibrée.

Caroline Fourest, qui a elle-même tourné un film féministe (Sœurs d’armes), a déclaré à la radio française : « Je ne serai pas dans une manifestation féministe qui voudrait interdire les films de Roman Polanski. Une œuvre a le droit de vivre par elle-même. Mais je ne suis pas de ceux qui se réjouiraient si Polanski monte sur scène pour recevoir un César ».

Autrement dit, je n’empêche pas le film d’exister, mais s’il gagne des prix, je vais me garder une petite gêne et je n’applaudirai­­­ pas à tout rompre.

CHASSE AUX SORCIÈRES

Une chose est sûre. Je trouve proprement scandaleux et décevant que l’on n’ait trouvé aucun distributeur au Québec pour le film J’accuse de Polanski.

Comme l’a écrit dans Le Devoir John R. MacArthur, éditeur de Harper’s Magazine : « Ce n’est pas digne de permettre une telle fermeture d’esprit, un tel barrage contre des images et des paroles venant de quelqu’un mal vu par “les gens bien”. N’y a-t-il pas un seul cinéaste parmi vous qui monterait au créneau pour défendre la liberté de l’art et le droit de regarder un film ? »

Refuser de diffuser un film d’un réalisateur « mis à l’index », ça ressemble en effet à du « maccarthysme ».