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L’affaire Weinstein, tournant pour les victimes de viols connaissant leur agresseur

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Longtemps, les procureurs américains refusaient de poursuivre les viols commis par des connaissances, convaincus que les jurés ne croiraient pas les victimes. La condamnation d’Harvey Weinstein, après un procès emblématique du mouvement #MeToo, devrait lever leurs réticences face à cette forme courante de viol, selon des juristes interrogés par l’AFP.

« Les temps changent vite », souligne Deborah Tuerkheimer, spécialiste des affaires de viols à Northwestern University. « L’accélération du mouvement #MeToo compte, et les changements culturels auxquels nous assistons ont un impact sur les tribunaux ».

Pour Susan Estrich, avocate et professeure de droit à l’université de Californie du Sud (USC), le seul fait que le procureur, Cyrus Vance, ait décidé de poursuivre M. Weinstein avec un dossier complexe, centré sur les accusations de deux femmes ayant maintenu une relation avec le producteur après l’agression supposée, montre que la justice américaine est entrée « dans une nouvelle phase ».

Le même procureur avait, en 2011, décidé d’abandonner les poursuites contre l’ex-directeur du FMI Dominique Strauss-Kahn, accusé d’agression sexuelle par une femme de chambre d’un hôtel de Manhattan.

« Des folles ou des traînées »

Elle-même violée dans les années 70, Susan Estrich a milité pour faire connaître les viols par des connaissances, défendant avec passion les accusations de harcèlement sexuel d’Anita Hill contre le juge candidat à la Cour suprême Clarence Thomas en 1991, à une époque où les accusatrices qui connaissaient leur agresseur étaient perçues « comme des folles ou des traînées ».

« Dans ce pays comme dans le monde entier, une femme forcée d’avoir une relation sexuelle avec quelqu’un qu’elle connaissait n’était pas considérée comme ayant été violée », dit-elle.

Depuis plus de 30 ans, la justice américaine a essayé de rendre moins douloureux le dépôt de plaintes pour les victimes: des unités spécialisées en violences sexuelles ont été constituées dans les commissariats et les bureaux des procureurs pour les prendre en charge, dit-elle.

Mais les procureurs des États américains, des élus souvent évalués sur leur capacité à obtenir des condamnations, continuaient à soumettre les victimes à de redoutables interrogatoires, passant notamment au crible leurs relations sexuelles passées.

La jurisprudence leur interdisait par ailleurs souvent de montrer que l’accusé avait déjà commis d’autres agressions.

Un neveu du président John F. Kennedy, William Kennedy Smith, fut ainsi acquitté de viol en 1991 en Floride après un procès retentissant. Pour les observateurs, il ne dut son exonération qu’au refus de la juge d’autoriser la défense à citer trois autres femmes qui l’accusaient aussi d’agressions sexuelles. 

Le deuxième procès contre l’acteur Bill Cosby, en 2018, a marqué un premier tournant, fruit d’une « longue évolution culturelle », souligne Kristen Gibbons Feden, avocate qui fit partie de l’équipe de procureurs qui poursuivit cette légende de la télévision américaine.

La condamnation du comédien pour agression sexuelle marqua en effet l’aboutissement d’une saga judiciaire entamée en 2005. 

Les poursuites furent d’abord abandonnées par le procureur local de Pennsylvanie, avant d’être relancées fin 2015. Un premier procès fut annulé faute d’accord du jury. Ce n’est qu’après un second procès en avril 2018, autorisant pour la première fois cinq autres accusatrices de l’acteur à témoigner, qu’il fut condamné.

Pédagogie

« Des types comme Cosby, Weinstein, (le financier Jeffrey) Epstein, (le chanteur) R. Kelly, tous ces prédateurs de haut vol ont longtemps été protégés par les institutions », jusqu’à ce que #MeToo fasse sauter ce verrou, estime Mme Gibbons Fedden.

Le mouvement « a donné aux procureurs et aux policiers la volonté d’enquêter sur ces crimes, le courage de mener jusqu’au procès des dossiers complexes, et la pédagogie nécessaire aux jurés pour comprendre et rejeter des mythes puissants utilisés pour discréditer les victimes », explique-t-elle, disant sentir les effets de cette évolution sur des affaires beaucoup moins médiatisées.

Le procès Weinstein illustre ces efforts de pédagogie: l’accusation a cité une experte, la psychiatre Barbara Ziv, qui a expliqué que les victimes de viol connaissaient souvent leur agresseur, restaient souvent en contact avec lui et ne parlaient souvent à personne de leur agression.

Li elle prouve que « les jurés peuvent croire » des victimes au témoignage complexe, la condamnation d’Harvey Weinstein ne signifie pas pour autant que les viols par des connaissances seront désormais faciles à poursuivre, nuance Debra Tuerkheimer.

Plusieurs facteurs spécifiques au procès Weinstein ont joué en faveur de l’accusation, selon elle. Comme le nombre de femmes prêtes à témoigner contre lui - six - et le fait qu’elles étaient toutes blanches, issues de milieux aisés, des témoins que les jurés croient plus facilement que des femmes plus pauvres, issues de minorités, souligne-t-elle.

En attendant de voir si l’évolution des tribunaux se confirme, le nombre de plaintes pour viol - le délit violent le moins signalé aux autorités - devrait continuer à augmenter, et les femmes « s’entraider » de plus en plus face aux agressions sexuelles, se réjouit Mme Estrich.