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Comme un soupçon d'une ancienne diplomatie

Le courage de négocier jusqu'au bout.

Comme un soupçon d'une ancienne diplomatie
Treaty of Peace Installation (1701, la Grande Paix de Montréal), musée de Pointe à Callière. Crédit: Alain Vandal

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En partant du principe que l’histoire a tendance à se répéter, je suis de ceux et celles qui, lorsqu’un événement en cours s’enlise dans l’impasse, ont le réflexe de retourner dans le passé à la recherche d’expériences, d’idées, d’exemples ou de pistes de solution desquelles s’inspirer pour y voir plus clair. 

 

Face à cette crise qui s’éternise et qui transcende de loin la seule opposition entre la nation Wet’suwet’en et le gouvernement fédéral, je suis retournée auprès de mes livres pour fouiller un événement majeur dans l’histoire de la Nouvelle-France, peut-être même le plus important en terme de répercussions, hormis la Conquête : la Grande Paix de Montréal. En 1701, ce sont, en effet, trente-neuf nations autochtones, depuis les lointains Pays d’en Haut jusqu'aux quatre coins de l’Iroquoisie, qui vinrent signer à Montréal un grand traité de paix avec les Français, mettant ainsi fin à un siècle de guerres dévastatrices et sanglantes sur fond d'enjeux commerciaux, qui avait semé chaos et désolation et qui, additionné aux sordides ravages du choc microbien, avait poussé tous les partis au bord du gouffre. 

 

C’est profondément plongé dans ce chapitre que je suis tombée par hasard sur quelque chose qui, pour peu, pourrait passer pour une banale anecdote, mais qui, je crois, est précisément ce qui a fait la différence la dernière fois... et qui pourrait contribuer la faire à nouveau, aujourd’hui. Permettez que je vous raconte. 

 

Quelques jours avant de se rendre à Montréal, les délégations autochtones s’étaient donné rendez-vous à Kahnawake pour accomplir un important rituel diplomatique, essentiel et préliminaire au bon déroulement des négociations à venir : la cérémonie des Condoléances. Voyez-vous, les Premières Nations n'ont jamais été un bloc monolithique aux positions et aux opinions uniques. Elles sont issues d’une civilisation qui est traversée par une histoire, des coutumes, des guerres, des traditions et des conflits, qui eux-mêmes diffèrent entre chaque nation et qui précèdent de loin notre arrivée sur le continent. Le défi, à l'époque, était donc non seulement de faire la paix avec les Français, mais de la faire d'abord entre les différentes nations traditionnellement antagonistes, ce qui était d’autant, sinon plus complexe encore.  

 

C’est donc rassemblé à l’orée des bois de Kahnawake que les délégations performèrent le rituel. Ce dernier consistait à échanger des colliers de wampums, faits de porcelaine ou de coquillages, d'ordinaire utilisés comme objets religieux ou diplomatiques, ou encore comme monnaie d’échange, afin de faire acte d’ouverture et de bonne foi en admettant la réciprocité mutuelle de tous dans la souffrance. En somme : reconnaître que ton adversaire a souffert autant que toi. Ces derniers avaient très visiblement compris que de reconnaître la douleur de l’Autre ne diminuait ni n’invalidait en rien la leur. De plus, cette tradition avait le génie de redonner son humanité à celui qui n’était perçu jusqu’alors que comme l’ennemi, et jetait les bases d’un échange juste et équitable, hors des uniques paramètres des revendications et des représailles. 

 

C’est ce qui permit, le lendemain, dans un même mouvement de pagaie, à deux cents canots parfaitement cordés d’arriver devant Montréal pour permettre à deux civilisations, que tout semblait pourtant opposer, de se rencontrer dans une cérémonie hybride et très solennelle, qui emprunta son protocole aux deux traditions militaires. L'histoire allait se souvenir de la beauté et de la majesté des chefs de clans qui vinrent, un à un, apposer leur marque sur le traité, au nom de leur nation respective, avec celle d'un Louis-Hector de Callière, gouverneur de Montréal, qui, de concert avec les grands chefs des nations maintenant réunies, avait eu l’intelligence et surtout le courage de mener à bien ce gigantesque exercice diplomatique, dont la survie de tous dépendait de la réussite. Bien sûr, le calumet qu’on fuma le 4 août 1701 n’allait pas empêcher de futures escarmouches entre les Français et les Premières Nations, car la vie ne s’arrête pas entre ses bons coups et ses réussites, mais cette fumée qui s’éleva ce jour-là dans le ciel de Montréal changea bel et bien le cours de l’histoire. 

 

Comme un soupçon d'une ancienne diplomatie
Traité de la Grande Paix de Montréal de 1701 Source: Wikipédia

Je crois que ce qui nous empêche pour le moment d’ouvrir le grand dialogue qu’il nous revient d’entamer, pas seulement pour sortir de cette crise, mais pour enfin régler ce qui attend de l’être depuis si longtemps, c’est que nous ne sommes jamais passés par une version moderne du rituel des Condoléances. Je constate que c’est ce qui nous emprisonne dans une dynamique stérile voulant que les outragés des uns puissent valoir plus que les outragés des autres. Que c’est même exactement ce qui nous empêche de faire front commun sur ce qu'il y a de plus fondamental. 

 

À moins d’escompter jouir des profits d’un conflit sans fin, je crois que nous n’y couperons pas, car un dialogue digne de ce nom ne peut s’engager que sur l’honnêteté et l’empathie, qui redonnent son visage humain à chacun sous ses peintures de guerre. C’est précisément ce que symbolise cette fameuse réciprocité dans la douleur. Quelque chose me dit, en outre, que ce regard insensible et étranger que nous portons traditionnellement les uns sur les autres, et qui pousse les enragés de tous les côtés à répandre les pires horreurs inimaginables en ligne ou ailleurs, est ce qui dédouane depuis toujours les véritables responsables de cette grande débandade historique entre nous. 

Je crois que le Québec a tout à gagner à suivre l’exemple de Callière et des chefs autochtones d’autrefois, en se donnant l’audace et le courage de négocier jusqu’au bout, afin qu’on cesse de se satisfaire de régler une crise pour mieux attendre la prochaine, car si ces dernières sont toujours passagère, nos relations, elles, sont anciennes et éternelles, et méritent toute l’humanité et la compassion dont nous sommes à même de faire preuve mutuellement. Pour tout dire, crois que même un seul soupçon de cette ancienne diplomatie, qui a fait jadis toute la différence pour nos ancêtres à tous, aiderait à non seulement nous souvenir de ce dont nous sommes capables, mais carrément de qui nous sommes.   

 

J’en entends déjà certains dire que je suis une incorrigible idéaliste et que tout ceci relève de l’utopie. Peut-être bien, mais je terminerai en posant une question toute simple : à quel point peut-on vraiment taxer d’utopie quelque chose qui s’est déjà produit dans l’histoire?  

 

À bon entendeur.