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Une grève de policiers sème le chaos dans le nord-est du Brésil

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Une grève de policiers militaires, qui entrait samedi dans son 12e jour dans le Ceará, État pauvre du nord-est du Brésil, provoque le chaos, avec un triplement des homicides depuis le début du mouvement.  

Cette grève a beau être anticonstitutionnelle, elle n’a pas été ouvertement condamnée par le président d’extrême droite Jair Bolsonaro, très populaire parmi les forces de l’ordre.  

Plusieurs analystes consultés par l’AFP évoquent même l’hypothèse d’une «instrumentalisation» des grévistes par le pouvoir pour affaiblir les autorités locales de cet État gouverné par la gauche.  

«J’ai le permis moto, pas tractopelle», avait ironisé le président Bolsonaro au lendemain de l’épisode le plus tendu de la mutinerie.  

Le 19 février, dans la ville de Sobral, un sénateur connu de centre gauche, Cid Gomes, avait été blessé par balles en tentant, au volant d’une tractopelle, de briser un piquet de grève.  

Quelques heures avant cet épisode surréaliste, à 230 km de Fortaleza, capitale du Ceará, des policiers encagoulés avaient semé la terreur à Sobral, menaçant les commerçants en leur ordonnant de fermer boutique.  

Un des fils du chef de l’État, le député Eduardo Bolsonaro, avait pour sa part fustigé «l’attitude insensée» du sénateur, frère de Ciro Gomes, arrivé troisième du premier tour de la présidentielle d’octobre 2018.  

«Soutien voilé»   

«Bolsonaro exerce une énorme influence sur les policiers, dans tous les États du Brésil, ce qui lui permet de faire pression sur les autorités locales », estime Arthur Trindade Maranhão Costa, sociologue de l’Université de Brasilia (UnB) et membre de l’ONG Forum brésilien de sécurité publique.  

«Il est très populaire chez les policiers, encore plus que chez les évangéliques», ajoute-t-il, en référence au fort soutien dont le président jouit auprès des églises néo-pentecôtistes.  

Pour cet expert, les grèves de policiers, bien qu’illégales, se sont multipliées ces dernières années: une étude de l’Université du Rio Grande do Sul en a recensé 715 de 1997 à 2017.  

Mais «c’est la première fois qu’on voit un président apporter son soutien, même voilé, à des policiers mutinés», ajoute-t-il.  

D’après César Ferreira, sociologue et coordinateur du Laboratoire d’études sur la violence de l’Université du Ceará, «le contexte national contribue à la détérioration de la situation».  

«Le fait que le président se prononce en faveur de la libre circulation d’armes à feu, de l’idée de faire justice avec ses propres mains, tout en défendant l’impunité des policiers lors de bavures, renforce la position des mutins», explique-t-il.  

Même si Jair Bolsonaro n’a pas condamné la grève, le gouvernement a envoyé 2500 militaires en renfort au Ceará pour tenter de maintenir l’ordre depuis la mi-février.  

Exemple vénézuélien  

Le ministre de la Justice et de la Sécurité publique Sergio Moro s’est rendu sur place, lundi, et a affirmé que la situation était «sous contrôle».  

Mais pas moins de 25 homicides ont été commis au Ceará mardi, dernier jour pour lequel les autorités ont fourni les statistiques. Un chiffre largement supérieur à la moyenne de huit par jour en janvier.  

L’armée a tout de même souligné que cela représentait une chute de 35% par rapport au premier jour de patrouilles de ses soldats (37).  

Le gouvernement a décidé, vendredi, de prolonger d’une semaine la présence de l’armée sur place.  

Pour Arthur Trindade Maranhão Costa, l’attitude du président Bolsonaro vis-à-vis de cette grève peut créer un précédent dangereux.  

Il cite notamment un projet de loi selon lui «explosif» visant à renforcer le pouvoir du gouvernement fédéral sur la police locale, qui dépend de chaque État, un texte sur lequel le Parlement doit se pencher d’ici fin juin.  

«L’instrumentalisation de la police est une méthode qui a été employée dans des pays comme les Philippines, la Hongrie ou le Venezuela», rappelle le sociologue.  

«Une des mesures les plus graves prises au début du gouvernement de Hugo Chavez (prédécesseur du président vénézuélien Nicolas Maduro) a été de rompre l’équilibre avec les collectivités locales en plaçant leurs polices sous contrôle fédéral», conclut-il.  

Une comparaison peu flatteuse pour Jair Bolsonaro, féroce critique du régime vénézuélien, qu’il qualifie de «dictature».