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Marie-Claire Blais: dénoncer le racisme universel

Marie-Claire Blais
Photo courtoisie, Jill GLESSING, Opale Marie-Claire Blais

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Demeurant fidèle à la longue phrase, l’écrivaine Marie-Claire Blais fait le focus sur un des personnages du cycle Soifs dans un nouveau roman qui peut se lire de façon indépendante, Petites Cendres ou La Capture. À travers les échanges corsés entre un itinérant noir usé par la misère et les drogues, un policier blanc et un travesti, elle étale tout le racisme et les inégalités sociales qui assombrissent le monde.   

Le récit commence dans une petite ville du sud des États-Unis, alors qu’un policier à cheval s’approche d’un itinérant noir couché dans la rue. L’homme rappelle toutes les injustices que ses ancêtres ont subies aux mains des Blancs.   

Le policier, piqué à vif, s’apprête à l’arrêter lorsqu’arrive Petites Cendres, un travesti que les lecteurs de la grande série Soifs vont reconnaître. Petites Cendres s’interpose et essaie de parlementer avec le policier.   

Le monde de la nuit  

En entrevue depuis Key West, où elle habite depuis plusieurs années, Marie-Claire Blais explique que ce livre est intimement lié au monde de la nuit. « Je suis une personne de nuit. Je fais beaucoup de recherches dans la nuit, pour mes livres, et aussi parce que j’aime beaucoup le monde de la nuit. C’est toujours très inspirant, la nuit, et j’ai toujours écrit la nuit. Les gens qui vivent la nuit sont différents des gens qui vivent le jour. C’est un monde plus secret, plus intime, plus caché. »  

Dans ce nouveau livre, elle souhaitait aborder la question du racisme généralisé. « Le dialogue entre le policier, le vieux Grégoire et Petites Cendres, est un dialogue à trois voix sur le racisme qui existe depuis toujours. »  

Toutes les vérités tragiques de l’Amérique, ses inégalités, apparaissent dans les scènes qu’elle évoque. « Il s’agit d’un racisme nord-américain dans Petites Cendres, mais c’est aussi un racisme universel. »  

Le cadre sort de l’Amérique. « C’est le monde qui est comme ça. C’est le monde qui agit comme ça. C’est l’humanité qui est à la fois bonne et méchante, violente et douce, charitable et impitoyable. »  

Vus de près  

L’écrivaine fait le focus sur ses personnages, qu’elle nous montre de très près. Petites cendres, par exemple, est métis et travesti. Il cherche l’action méritoire, explique-t-elle. « Il veut faire quelque chose avec un grand honneur. Il défend ce vieil homme et le sauve. » La joute verbale entre les personnages durera toute la nuit.  

Au fil de l’histoire, le territoire s’agrandit et d’autres personnages apparaissent. « Ils sont presque tous nouveaux. Lou est déjà dans plusieurs livres, mais on ne sait pas encore quel destin elle aura. Ici, on la prend à part. Les personnages sont isolés du grand paysage, et rapprochés de notre regard, vus de beaucoup plus près. »  

Tout bascule  

L’écrivaine considère que ce roman a été très dense à écrire – l’un de ses plus denses, d’ailleurs. « J’étais vraiment hantée par tous ces êtres. Finalement, on passe de trois personnages, à quatre, à cinq... »   

Et tout le monde vit ses tragédies. « On voit que chaque personne est hantée par sa propre vie : parfois, c’est un fardeau, parfois c’est une exaltation. »  

Tout peut basculer, à tout moment, pour cette petite humanité qui habite l’auteure intensément. Et tout se passe en une seule nuit. « C’est une nuit où tout arrive, un gros éclatement dans plusieurs vies. Normalement, cela se passerait beaucoup plus lentement, mais ici, on est dans le moment où tout bascule. Ce livre est tellement intense, que c’est presque respirer trop vite. »    

  • Marie-Claire Blais est acclamée comme l’un des plus grands écrivains de sa génération.  
  • Elle a reçu de très nombreux prix, dont le Prix littéraire du Gouverneur général, à quatre reprises.  
  • Elle est membre de l’Académie royale de Belgique.    

EXTRAIT  

Petites Cendres ou La Capture<br/>
Marie-Claire Blais<br/>
Éditions Boréal<br/>
208 pages
Photo courtoisie
Petites Cendres ou La Capture
Marie-Claire Blais
Éditions Boréal
208 pages

« Petites Cendres à peine sorti du Saloon Porte du Baiser, titubant légèrement de fatigue, le vit soudain qui insultait le policier blanc, c’était le vieux Grégoire, père de nombreux enfants, c’était le gringalet noir, Grégoire qui s’était soûlé peut-être ou était-il gelé par la drogue, devenu fou furieux un vendredi soir, agressant un policier blanc, comme s’il eût été un homme libre d’insulter et de crier comme tous les ivrognes, hé, pensait Petites Cendres, il faut qu’il se calme... »  

– Marie-Claire Blais, Petites Cendres ou La Capture, Éditions Boréal