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Son combat pour une ligature des trompes à 28 ans

JM - témoignage patricia belanger
Photo Émélie Rivard-Boudreau Préoccupée par l’avenir de la planète, Patricia Bélanger estime qu’il faut limiter le nombre de naissances.

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LAC-SAGUAY | Une jeune femme des Hautes-Laurentides a traversé tout un chemin de croix avant d’obtenir une ligature des trompes. À la mi-vingtaine, Patricia Bélanger était convaincue de n’avoir aucune fibre maternelle et de devoir limiter le nombre de naissances pour l’avenir de la planète, mais persuader le personnel médical n’a pas été une mince affaire.  

Patricia Bélanger a 30 ans. Il y a deux ans, à 28 ans, elle obtenait une ligature des trompes, après avoir traversé une série d’éprouvantes rencontres médicales, dignes des 12 travaux d’Astérix. «En septembre 2016, je suis allée voir le médecin et je lui ai dit que je voulais ardemment une ligature des trompes... sur quoi il m’a gentiment envoyée promener».   

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En fait, le refus n’a pas été catégorique. Première condition à respecter : en parler avec son conjoint. «Je ne t’opère pas si ton chum n’est pas au courant», lui a-t-on dit, une réponse qui n’est pas approuvée par le Collège des médecins [voir autre texte]. «Je comprenais qu’un bébé, ça se fait à deux, mais j’ai trouvé ça un peu insultant de devoir demander à mon chum pour me faire opérer», souligne-t-elle. «Qui va le porter cet enfant-là? Qui va l’accoucher? Qui risque de rester “pogné” avec?», enchaîne-t-elle.     

Six mois plus tard, en mars 2017, Patricia Bélanger retourne chez son médecin, cette fois avec son conjoint, afin qu’il puisse «attester» la décision. «Au départ, pour moi, avoir un enfant, c’était le roulement normal des choses. Ça m’a fait réaliser que je ne suis pas obligé d’en avoir», exprime Dany Courtemanche, aujourd’hui âgé de 33 ans. Sa dysphasie légère, qui altère quelque peu son langage, a aussi influencé son choix. «Parler, choisir et exprimer les bons mots à cet enfant-là, ça serait peut-être pas mal intense pour moi», confie-t-il.    

JM - témoignage patricia belanger
Photo Émélie Rivard-Boudreau

Sans trop de réticence, le médecin approuve la poursuite de la démarche en dirigeant sa patiente vers une psychologue qu’elle rencontre en juillet 2017. «J’avais l’impression de prendre la place de quelqu’un qui en avait vraiment besoin. Moi, je n’avais pas de problèmes psychologiques, c’est juste que le monde ne me croit pas que je ne veux pas d’enfants!», s’insurge-t-elle encore, deux ans plus tard.    

Enfin! L’opération!  

Une fois le rapport psychologique reçu, en août 2017, le médecin de famille de Patricia Bélanger transmet la demande d’intervention à Mont-Laurier et à Sainte-Agathe. «Mon médecin de famille a été ouvert. Ç’a été le moins chiant de la gang», constate la jeune femme aujourd’hui.    

La première réponse est arrivée de l’hôpital de Mont-Laurier six mois plus tard, en février 2018. «J’ai trouvé ça très long», se rappelle-t-elle. Elle apprend qu’avant l’opération, une consultation avec la chirurgienne s’impose. Cette étape a été éprouvante. Confrontée sur tous ses arguments, Patricia Bélanger est sortie de sa rencontre avec le sentiment d’avoir été flouée, même si l’opération avait été approuvée. «J’avais vraiment l’impression que ça n’allait pas se faire. Je me suis sentie jugée. Elle m’a dit que le désir de procréer était quelque chose de beaucoup plus fort qu’une “lubie écologique”. Elle a même utilisé le fait que j’aie supposément “changé” d’orientation sexuelle pour remettre en question la lucidité de ma décision», raconte la femme qui se décrit comme bisexuelle.   

Finalement, le jour tant attendu arrive trois mois plus tard. À l’âge de 28 ans, le 11 mai 2018, près de deux ans après avoir exprimé son souhait, Patricia Bélanger sera opérée. Le matin même, la nervosité se fait sentir. «C’était surtout pour l’opération chirurgicale, mais jamais je n’ai été dans le doute».     

Maman, non merci 

Aussi loin qu’elle se souvienne, Patricia Bélanger ne s’est jamais imaginé devenir mère de famille. «Je n’ai jamais vraiment été intéressée à la maternité. Je n’ai pas eu de grosses réflexions avec moi-même», raconte-t-elle. «J’ai le sommeil très difficile. J’ai aussi l’impression que je serais un peu un genre de papa gâteau, qui se fierait sur son conjoint pour élever l’enfant et qui ne serait jamais là», compare la préposée aux bénéficiaires à l’hôpital de Rivière-Rouge.   

Dans son quotidien, Patricia Bélanger adopte un mode de vie qui réduit au maximum la production de déchets et l’émission de gaz à effets de serre (GES). Elle possède une voiture électrique, sa maison est construite en grande partie avec des matériaux recyclés, elle achète ses aliments en vrac et confectionne ses produits d’hygiène personnelle.    

En 15 mois, elle et son conjoint ont généré à peine un sac de déchets. Pour elle, faire une croix sur la maternité va de pair avec ses convictions. «La première chose que tu peux faire pour la planète c’est de ne pas faire d’enfants ou d’en faire moins. Chaque humain qu’on met sur la terre a un coût environnemental vraiment important», soutient-elle.    

Bisexuelle, Patricia Bélanger a été en couple pendant plusieurs années avec des femmes. La question de la contraception de ne posait pas, mais celle des enfants, elle, s’imposait malgré tout. «Par deux fois, j’ai dû laisser des femmes parce qu’elles voulaient absolument avoir des enfants et moi, je n’en voulais pas», regrette-t-elle.    

Patricia Bélanger est donc soulagée aujourd’hui de ne plus avoir à jongler avec le souci de la contraception. En témoignant de son histoire, elle souhaite pouvoir susciter une réflexion tant sur la maternité en soi que sur ses impacts écologiques.   

Un calcul étrange...  

Entre 1950 et 1970, aux États-Unis, on calculait étrangement la façon de savoir s’il était pertinent ou non d’effectuer une ligature à une femme. On multipliait l’âge de la patiente par son nombre d’enfants. Si le résultat était égal ou supérieur à 100 «BINGO!», la ligature était autorisée. Autrement, non. Certains médecins au Canada ont aussi appliqué cette méthode. «C’était de la bouillie pour les chats, basée sur absolument rien!», tranche le gynécologue Mathieu Lacombe.   

«On n’a pas à aller chercher l’avis du conjoint»   

À une certaine époque, le personnel médical exigeait le consentement du conjoint ou de la conjointe pour toute intervention stérilisante. «Cette condition n’est toutefois plus requise depuis longtemps», assure le Collège des médecins.     

«Chaque personne a pleine autonomie sur son corps. Le médecin doit cependant s’assurer que la décision de la personne qui le demande est libre et éclairée», a répondu au Journal la coordonnatrice aux communications du Collège des médecins, Annie-Claude Bélisle.    

Le gynécologue cotitulaire de la Chaire de leadership en enseignement en santé des femmes à l’Université Laval, Mathieu Leboeuf, affirme que la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) adopte la même philosophie. «On n’a pas à aller chercher l’avis du conjoint. Ça, ça fait longtemps que ça n’existe plus. C’est un non-sens de nos jours», confirme-t-il.    

Une femme qui considère que son médecin n’a pas respecté cette obligation déontologique pourrait porter plainte au Collège des médecins. Comme Patricia Bélanger, aucune ne l’a fait jusqu’à maintenant à ce sujet. «Je considère malgré tout que mon médecin a été l’un des plus conciliants dans ma démarche», témoigne-t-elle.    

Plus facile pour les hommes?  

Magenta Baribeau, réalisatrice du documentaire Maman, non merci !, s’intéresse à la «non-maternité» depuis près de 10 ans. «Il y a vraiment une grosse différence à l’égard des hommes ou des femmes. Les vasectomies, c’est possible d’en obtenir une à 18 ans, alors qu’une femme de 18 ans, c’est sûr qu’elle va se faire refuser. C’est vraiment une discrimination basée sur le sexe», considère la réalisatrice.   

Selon Dr Leboeuf, il n’est pas question ici d’une discrimination, mais plutôt de complexité d’opération. «Techniquement, c’est beaucoup plus simple de faire une vasectomie, compare-t-il. Les testicules sont beaucoup plus accessibles que les trompes de Fallope».    

Dr Lacombe admet néanmoins que le personnel médical considère différemment la demande d’une ligature des trompes selon l’âge de la femme. «C’est le risque de regrets», répond-il. «Les études ont démontré que la ligature avant 30 ans a beaucoup plus de chances d’être regrettée que celle après 30 ans. Et renverser une ligature tubaire, c’est difficile, voire impossible», explique le gynécologue.