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Coronavirus: les Jeux olympiques, un paquebot colossal

Plusieurs enjeux sont au cœur de la décision de reporter ou non Tokyo 2020

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Photo AFP Une dame masquée circule en vélo près du Ariake Arena, un bâtiment en construction en prévision de la tenue des Jeux olympiques de Tokyo cet été.

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Annuler, reporter ou tenir les Jeux olympiques de Tokyo dans des stades vides : la décision cruciale confronterait les décideurs à l’enjeu le plus important de l’Histoire moderne du sport. 

Les plus grands analystes économiques et sociopolitiques de la planète s’amuseront sur un terrain de jeu complexe, durant les prochaines semaines, s’ils doivent décortiquer les conséquences d’un report ou d’une annulation par le Comité international olympique (CIO). 

Comment tout rembourser?  

À lui seul, le coût global des Jeux de Tokyo, estimé à 12,6 milliards de dollars américains, fait frémir. Selon le plus récent budget présenté par le comité organisateur, en décembre 2019, 65 commanditaires nationaux se sont engagés pour un total de 3,3 milliards. 

La perspective de présenter la finale masculine du 100 m à huis clos, le lundi 3 août, ne doit pas enchanter le réseau américain NBC, qui a obtenu les droits de télédiffusion de quatre éditions (2014 à 2020) pour 4,38 milliards. Décaler ou annuler les Jeux ne doit pas faire sourire également les 500 chaînes — et plus — de télévision dans le monde qui en dépendent (584 ont assuré la couverture à Rio en 2016). 

«Ça va être compliqué. Quand vous avez des accords télévisuels qui rapportent énormément d’argent au Comité international olympique, des commandites qui rapportent aussi beaucoup au comité local d’organisation et qu’un budget est construit essentiellement autour des commandites, il y a souvent des sommes qui ont déjà été versées. Comment fait-on pour rembourser ces montants?» questionne Frank Pons, directeur de l’Observatoire international en management du sport (OIMS), dans l’éventualité où les Jeux ne s’ébranleraient pas comme prévu le 24 juillet. 

Des états financiers passés rappellent que le CIO s’était prévalu d’une assurance de 14,4 millions dans le cas d’une annulation des Jeux d’été de Rio en 2016, suivie d’une de 12,8 millions pour ceux d’hiver à Pyeongchang en 2018. Le président du CIO, Thomas Bach, a affirmé que le sujet d’une police d’assurance pouvant atteindre 20 millions, pour les Jeux de Tokyo, n’avait pas été abordé lors d’une réunion du comité exécutif, la semaine dernière. 

«Les compagnies d’assurance devront payer une grande partie des pertes du CIO. Le reste devra être assumé par le CIO», a indiqué récemment au site financier MarketBeat l’Allemand Wolfgang Maennig, un ex-champion olympique en aviron qui est aujourd’hui professeur d’économie à l’Université de Hambourg. 

«Si on annule ou qu’on repousse, comment fait-on quand il y a des campagnes de publicité qui sont prêtes depuis des mois et même des années? Il y a une logistique commerciale difficile à gérer», expose Frank Pons. 

Retombées aux CNO et fédés 

Une annulation heurterait également les 206 comités nationaux olympiques et les fédérations sportives internationales, pour lesquels une partie de leur financement et leur visibilité proviennent des JO. Selon le bilan financier de l’année 2018 du CIO, des montants de 540 millions ont été versés à chacune de ces deux entités grâce aux Jeux de 2016. 

Le Comité olympique canadien n’a pas répondu à notre appel pour les fins de ce reportage. 

«Il y aurait une grosse problématique que d’arriver à reprogrammer ces Jeux. Ensuite, il y a des logistiques auxquelles on ne pense pas forcément, mais qui sont reliées aux commanditaires et aux disponibilités télévisuelles pour s’assurer qu’on aurait la même visibilité. Ce n’est pas évident», soutient Frank Pons. 

Il n’y a pas que les 11 000 athlètes rêvant de Tokyo qui prient en silence. 

Un problème s’ajoute : les qualifications 

Si les Jeux olympiques s’ébranlent comme prévu le 24 juillet, encore faudra-t-il qu’ils n’oublient aucun athlète. 

La vague d’annulation et de reports qui secoue la planète sportive cache des dommages collatéraux potentiels si la pandémie de la COVID-19 devait perdurer. Certains sports en lice aux Jeux de Tokyo vivent avec la menace qui pèse sur des événements servant de qualification. 

Le judo  

L’exemple le plus près de chez nous se vit au judo, alors que la fédération nationale a survécu à une première restriction, mais elle ne dispose plus de marge de manœuvre si l’interdiction de tenir des rassemblements intérieurs de plus de 250 personnes du gouvernement du Québec s’étire jusqu’en juillet. 

À la suite d’une directive de la Fédération internationale de judo (IJF) d’annuler toute épreuve de qualification jusqu’au 30 avril, Judo Canada a donc dû reporter les championnats panaméricains, initialement prévus du 16 au 19 avril au centre Pierre-Charbonneau de Montréal. Judo Canada a annoncé vendredi de nouvelles dates pour cet événement — du 26 au 28 juin —, tout juste avant la limite du 30 juin imposée par l’IJF pour tenir des tournois de qualification. 

«On ne sait pas jusqu’où ira la situation avec la COVID-19. On joue aux dés», a illustré Marie-Hélène Chisholm, gestionnaire du Comité de haute performance de JC. 

La natation écope  

Des tracas similaires ont gagné les meilleurs nageurs canadiens. Les épreuves de sélection olympique, qui devaient avoir lieu à Toronto du 30 mars au 5 avril, ont été annulées vendredi. Natation Canada a annoncé qu’aucune compétition nationale ne sera présentée d’ici au 20 avril et qu’elle analysera différents scénarios d’annulation ou de report au-delà de cette date. 

«Natation Canada révisera les critères de nomination et de sélection», avise le communiqué publié en début de soirée. 

D’autres victimes  

Le temps pourrait manquer à des athlètes d’autres sports pour espérer se qualifier pour Tokyo. En aviron, l’annulation de deux Coupes du monde et de la régate européenne de qualification olympique, qui devaient être présentées en Italie du 10 avril au 10 mai, oblige la fédération internationale à effectuer des démarches pour relocaliser ces événements. 

Les championnats africains et asiatiques d’haltérophilie ont été rayés du calendrier, ce qui a incité les instances internationales à permettre aux athlètes non qualifiés de participer à des épreuves sur d’autres continents. 

Trois importants tournois de badminton en Allemagne, en Pologne et au Portugal ont aussi été annulés, et ce, malgré la date limite de qualification fixée au 26 avril. 

«Nous allons devoir réagir de manière très flexible», a reconnu jeudi le président du CIO, Thomas Bach, en entrevue sur une chaîne de télévision allemande. 

«Des systèmes de qualification sont en danger», a-t-il évoqué, suggérant que des critères de qualification soient adaptés sans identifier de sports. 

70 billets d’avion annulés 

Judo Canada rapporte avoir annulé plus de 70 billets d’avion, durant la dernière semaine, après que plusieurs de ses athlètes ont été contraints à rebrousser chemin à la suite de l’annulation de différentes compétitions. 

C’est l’histoire d’Antoine Bouchard, qui a dû oublier à la dernière minute un voyage pour le Maroc. Cinquième aux Jeux de Rio, l’athlète de Saguenay, qui a repris la compétition après une opération à une épaule, nourrit l’espoir de se hisser parmi les 18 meilleurs de sa catégorie pour se rendre admissible aux Jeux de Tokyo. 

«Ça représente des pertes d’argent énormes en termes de frais d’annulation pour la fédération, mais aussi pour les parents de certains de nos athlètes. Ils n’obtiendront pas des remboursements complets», rappelle Marie-Hélène Chisholm. 

Valois-Fortier ne s’en fait pas 

«On se prépare pour que les Jeux aient lieu en juillet. C’est tout ce qu’on peut faire. On prend des précautions et on fait confiance aux gens qui prennent des décisions.»

Antoine Valois-Fortier ne se laisse pas atteindre par les doutes entourant la tenue des Jeux olympiques de Tokyo. Puisque l’athlète est actuellement au cinquième rang du classement olympique mondial, sa présence au pays berceau du judo est pratiquement assurée pour le mois de juillet. 

Les événements précipités de la dernière semaine ont tout de même bouleversé ses plans. Après avoir franchi les contrôles de sécurité à l’aéroport Montréal-Trudeau, lundi dernier, le médaillé olympique a été avisé que le Grand Chelem d’Ekaterinbourg en Russie, où il se dirigeait, venait d’être annulé. 

Il prévoit maintenant de profiter des prisés championnats panaméricains à Montréal, fin juin, pour engranger de précieux points et assurer sa sélection. À moins que tout tombe à l’eau. 

«Il y a encore trop d’interrogations. Par souci d’équité, il faudra que tous les athlètes dans le monde puissent participer à leurs championnats continentaux ou, sinon, qu’aucun ne puisse les faire.» 

Budget Tokyo 2020 

Revenus projetés de 5,9 milliards US  

  • 65 commanditaires nationaux : 3,3 milliards 
  • CIO : 800 millions + 500 millions des partenaires mondiaux 
  • Billetterie : 800 millions 
  • Produits : 100 millions  

Dépenses de 5,6 milliards + 300 millions pour imprévus  

  • Sites : 1,1 milliard 
  • Opérations générales : 1,2 milliard 
  • Opérations marketing : 1,2 milliard 
  • Investissements en infrastructures des gouvernements : 7 milliards, dont 5,6 milliards de la Ville de Tokyo  

Source : Tokyo 2020 

Le CIO (Organisme à but non lucratif) 

Revenus de 5 milliards $ US  

  • Droits de diffusion : 73 % 
  • Commandites : 18 % 
  • Autres revenus et droits : 9 % 
  • Répartition des revenus 
  • Jeux olympiques: 50 % 
  • Fédérations int., CNO, programmes de solidarité olympique: 38 % 
  • Jeux olympiques de la jeunesse, différents programmes aux athlète: 12 %  

Contributions du CIO  

  • JO Pyeongchang 2018 : 887 millions 
  • JO Rio 2016 : 1,531 milliard  

Source : États financiers 2018 du CIO