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Colombie: mourir de faim confinés ou du coronavirus dans la rue, dilemme des pauvres âgés

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Photo AFP

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Bogota | La pandémie les a surpris dans la rue, leur gagne-pain. Mais ils doivent se confiner afin d'éviter le nouveau coronavirus. Sans famille ni aide sociale suffisante, beaucoup d'anciens craignent autant de mourir de faim que de tomber malades.  

Avec plus d'une centaine de cas depuis le 6 mars en Colombie, les premiers à devoir s'enfermer ont été les plus de 70 ans, soit 2,6 millions de personnes, sur ordre du gouvernement, depuis vendredi, et ce, jusqu'au 31 mai.   

Parmi ces personnes âgées, les plus vulnérables à la COVID-19, beaucoup vivent dans la pauvreté, voire l'indigence, recevant de l'État une allocation mensuelle équivalente à 19$, versée à 1,6 million de bénéficiaires.  

Cette aide équivaut à 8,1% du salaire minimum dans le pays le plus inégalitaire de l'Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE). L'économie informelle y est de 47%.  

Des centaines d'anciens n'ont le choix que de se confiner ou de s'exposer au virus pour gagner suffisamment pour manger et se loger.  

Une attention sanitaire à domicile est garantie par les autorités. «Mais je suis sûr que certains ne pourront respecter la quarantaine», estime Luis Carlos Reyes, de l'Observatoire fiscal de l'Université Javeriana à Bogota.   

«Il y a un manque de protection préoccupant du fait de l'absence d'un véritable État providence», a déclaré cet expert à l'AFP.  

Julio, Mariela et Gustavo sont de ces Colombiens fragiles.   

Méfiance  

À 84 ans, Julio Alberto Giral tire sa charrette au long des rues de la capitale.   

Depuis qu'un accident l'a contraint à renoncer à son emploi d'ouvrier du bâtiment il y a vingt ans, il survit en recyclant des déchets récupérés dans les poubelles.   

Alors que le nouveau coronavirus a converti tout contact physique en menace, il porte à ses lèvres un mégot ramassé sur la chaussée.  

Face à l'ordre de confinement, cet homme à la peau tannée par les intempéries s'interroge sur son sort. «Si je ne meurs pas malade, je meurs de faim. Et comment je paye le loyer?»  

Le gouvernement du président Ivan Duque prépare un plan d'aide alimentaire aux plus vulnérables, selon une source officielle, et accordera une avance équivalant à 38$ aux bénéficiaires de l'allocation mensuelle.  

Mais Julio n'a pas confiance. De toute façon, cela lui permettra à peine de payer pour un mois la chambre où il vit seul, sans compter la nourriture. Il en tire ses conclusions: «Il va falloir continuer à trimer dans la rue parce que je ne peux pas m'allonger sur le trottoir à attendre que de bonnes âmes m'aident».  

Solitude   

Mariela Vargas est consciente du risque. Bien que munie d'un masque, elle continue à vendre friandises et cigarettes à un coin de rue. Cela fait deux décennies qu'elle vit de ce petit commerce ambulant, installé dans une carriole de bois sur roues.  

À 74 ans, séparée de son mari et sans enfants, elle déplore l'absence d'un État plus généreux. «Nous autres, gens du troisième âge [...], nous sommes habitués à ce que personne ne nous donne rien», dit-elle.  

Elle ne perçoit aucune retraite, un privilège dont bénéficient à peine un million de personnes dans ce pays d'environ 49 millions d'habitants.  

Confinement obligatoire? «Même si le gouvernement dit que non, il me faut travailler» parce qu'«ils font des promesses, mais après, ils ne les respectent pas, alors que le ventre n'attend pas», lance-t-elle.  

Mariela elle aussi vit seule, comme 10,9% du million de personnes de plus de 60 ans, recensées à Bogota en 2018.  

Angoisse  

Gustavo Ossa, 71 ans, souffre d'un cancer du côlon. Dents gâtées et barbe jaunie, il paraît plus vieux que son âge.   

Le coronavirus ne fait pas partie de ses préoccupations. «Je n'en ai pas peur, je n'y crois pas. J'ai un cancer et me voilà, juste avec des calmants», lâche-t-il, sous son béret délavé.  

Outre les rues quasi désertes, Gustavo a noté un changement chez les gens qui lui font l'aumône à la sortie d'une église. «S'ils me donnent un billet, ils me le jettent pour pas que je m'approche.»  

Avec cet argent, il achète ses médicaments et paye l'équivalent de 4$ par jour pour une chambre dans le centre de la capitale.  

S'il a entendu parler du confinement des vieux, il a une autre angoisse: la simulation décrétée par Claudia Lopez, la maire de Bogota, qui contraint tous les habitants à se cloîtrer de vendredi à lundi, en attendant un confinement général dès mardi soir, jusqu'au 13 avril.  

La ville s'est vidée, éliminant la possibilité de mendier.  

Or Gustavo a été averti que s'il ne peut payer, il devra libérer sa chambre. «Que vais-je faire? C'est à ça que je pense.»