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Lionel Shriver se met aux nouvelles

Propriétés privées
Lionel Shriver
Photo courtoisie

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Si on a envie de se changer les idées douze fois plutôt qu’une, l’écrivaine Lionel Shriver nous propose un recueil de nouvelles dont l’ironie est particulièrement mordante.

D’ordinaire, on n’aime pas trop les recueils de nouvelles. Parce qu’ils nous obligent à entrer dans l’univers d’une kyrielle de personnages qui n’ont généralement aucun rapport les uns avec les autres, et parce qu’il est ensuite très difficile d’en résumer les histoires, qui partent souvent dans toutes les directions. « Mon recueil est différent, affirme d’entrée de jeu Lionel Shriver, qu’on a pu joindre chez elle à Londres. Car d’après ce que je peux constater, il plaît également aux gens qui n’ont pas l’habitude d’apprécier ce genre littéraire. » Eh oui, on est parfaitement d’accord avec elle.

Après avoir écrit plusieurs romans – dont le célèbre Il faut qu’on parle de Kevin et l’excellent Big Brother –, Lionel Shriver nous offre en effet son premier recueil de nouvelles. Qui s’intitule Propriétés privées, les 12 textes qui y sont réunis finissant tous par parler du besoin de posséder à tout prix quelque chose ou quelqu’un. « J’ai écrit La sous-locataire [la novella qui clôt l’ouvrage] il y a près d’une vingtaine d’années, poursuit l’écrivaine d’origine américaine. Les autres nouvelles se sont ajoutées au fil du temps et quand je me suis rendu compte qu’il y avait un lien entre elles, que le thème de la propriété revenait régulièrement, je me suis arrangée pour conserver ce fil conducteur. Ça m’a aidée à rendre l’ensemble plus uniforme, à en faire un livre qui est un peu plus proche du roman parce que les lecteurs ne repartent pas tout à fait de zéro à chaque texte. Du reste, les conflits de territoire m’intéressent. Il y a beaucoup à dire sur le sujet, la plupart des gens ne reculant parfois devant rien pour protéger ce qu’ils possèdent... »

Un excellent début

Lionel Shriver affirme ne pas savoir comment les sujets abordés dans Propriétés privées lui sont venus à l’esprit. À une exception près : Le lustre en pied, la nouvelle qui ouvre le recueil... et qui est tout simplement géniale ! « Depuis 40 ans, mon meilleur ami est un homme, précise-t-elle. Ce qui veut dire que nos partenaires respectifs ont dû se montrer très compréhensifs, faire preuve de beaucoup d’ouverture d’esprit par rapport à cette relation. Bien des maris et des femmes auraient de fait été assez inquiets de voir leur tendre moitié passer autant de temps avec quelqu’un du sexe opposé... »

Alors place à Jillian Frisk, dont le meilleur ami est Weston Babansky. Très jolie, enjouée et incapable de faire profil bas durant plus de trente minutes, elle n’inspire aux femmes qu’animosité et jalousie. D’où l’importance de Weston dans sa vie : en plus d’être son unique confident, ils se voient toutes les semaines pour disputer quelques matchs de tennis. Mais. Parce que oui, il va y avoir rapidement un mais. Weston a récemment demandé sa petite amie Paige en mariage, et devinez quoi ? Cette dernière, qui n’est pas du genre à partager ce qui lui appartient, ne pourra pas supporter Jillian. Un doux euphémisme pour dire qu’elle va carrément la détester. Et toujours aussi douée pour décortiquer et mettre en lumière tous les petits travers des gens – et de la société en général ! –, Lionel Shriver va réussir, à l’issue de ce récit, à nous ébranler fortement.  

Posséder toujours plus

Pour elle, curieusement, le plus dur n’a pas été de nous offrir des fins souvent surprenantes. Non. Le plus dur a plutôt été d’établir l’ordre dans lequel les 12 histoires de Propriétés privées allaient se succéder. « J’ai essayé de les organiser en fonction de la géographie [certaines se déroulent en Grande-Bretagne, d’autres aux États-Unis], mais je n’ai pas aimé le résultat, assure-t-elle. J’ai alors pensé à mettre une novella à chaque bout [Le lustre en pied et La sous-locataire] avec, entre les deux, des nouvelles tantôt poignantes, tantôt plus légères. » 

Pour nous, le plus dur a été tout autre : essayer de ne pas grincer trop fort des dents en voyant un tanguy de 31 ans s’incruster éhontément chez ses parents (Terrorisme domestique), un père archiradin de passage à Londres demander à son fils de convertir ses livres sterling en dollars US à un taux ridicule (Taux de change) ou une veuve dans la cinquantaine dont le rêve le plus cher sera de se débarrasser coûte que coûte de l’arbre invasif du voisin (Le sycomore à ensemencement spontané). Mais, quelle que soit la nouvelle, on n’en a pas regretté la lecture. 

Propriétés privées<br/>
Lionel Shriver<br/>
aux Éditions Belfond<br/>
450 pages
Photo courtoisie
Propriétés privées
Lionel Shriver
aux Éditions Belfond
450 pages