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Le virus qui court

Notre chroniqueur Louis-Philippe Messier en pleine course avec son fils.
Photo Courtoisie, Jo-Annie Larue Notre chroniqueur Louis-Philippe Messier en pleine course avec son fils.

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Oubliez les satanés cubes d’énergie, les vieilles publicités de ParticipACTION ou les sermons du Bonhomme bleu. Si vous voulez que les gens fassent de l’exercice, confinez-les à la maison lors d'une épidémie. Une urgente envie de bouger les possédera bientôt. 

Ce n’est pas une maladie, même si ça se contracte et que ça se propage : je parle de l’habitude de courir qui se répand auprès des confinés aussi rapidement que le virus qui isole chacun chez soi. Je le constate : un nombre anormalement élevé de gens font désormais de la marche ou du jogging, même hier matin dans la grisaille froide et venteuse, en se tenant à bonne distance les uns des autres — rassurez-vous. 

L’espace ne manque pas. À rebours d’un sens unique aujourd’hui, j’ai couru au beau milieu de la rue vide pendant presque un kilomètre sans qu’une voiture ne passe. Pour la première fois près de chez moi, j’ai croisé nettement plus de cyclistes/marcheurs/joggeurs que d’automobiles. 

L’effet jogging

L’essayiste Régis Debray nomme « effet jogging » le phénomène qui fait que l’humanité a redécouvert les vertus de la course à pied pile au moment où l’automobile se propageait. Et les vertus du sport lorsque le travail s’est fait moins physique. Et le culte des muscles justement lorsque ceux-ci perdaient leur utilité. 

Maintenant que l’on n’a plus besoin de se déplacer, on en éprouve l’envie. Lorsque le printemps, déjà officiellement là, daignera nous offrir un peu de chaleur, ce sera l’occasion d’un grand réveil. Les Montréalais se donnent déjà une discipline de la distance pour déambuler sans compromettre l’isolement. Ce sera un curieux spectacle que celui de parcs où les gens seront présents ensemble sans toutefois se trouver « rassemblés » par la grâce de l’éparpillement. Quelque chose me dit que ce sera quand même réjouissant. 

Salutations

Jamais mes voisins n’ont été aussi aimables que depuis qu’eux et moi nous tenons prudemment éloignés. Même le monsieur renfrogné du bout de la rue m’a salué l’autre jour, pour la première fois en plusieurs années, à partir de l’autre trottoir — comme si la distance nous rapprochait. 

L’obligation de demeurer éloigné de ses concitoyens leur redonne de l’importance ou, du moins, de la visibilité. Dans une grande ville, quantité de monde oblige, on en vient à s’ignorer, c’est normal, pour ne pas devenir fou. Maintenant, on se remarque, ne serait-ce que pour faire attention à l’autre, pour garder ses distances. Seulement pour cette raison, les regards se croisent plus souvent et ça génère davantage de salutations entre étrangers qu’autrefois... il y a deux semaines.