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Le sport doit craindre la peur

Panthers c. Canadiens
Photo d’archives, Martin Chevalier Même l’organisation du Canadien souffrira de cette crise qui pourrait durer encore des mois.

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« La seule chose dont on doit avoir peur, c’est la peur elle-même ». C’est la grande phrase du président Franklin Delano Roosevelt quand il lança le « New Deal » pour sortir les États-Unis de la Grande Dépression de 1929.

L’histoire l’a retenue. Et une fois les États-Unis sortis de la dépression économique, c’est la phrase que tous les chefs d’État ont répétée d’une façon ou d’une autre à leurs citoyens. Avoir foi en l’avenir, donc ne pas laisser la peur les envahir et les paralyser. C’était la phrase clé de René Lévesque. 

 La COVID-19 va finir par finir. C’est la priorité absolue. La santé doit passer avant l’économie. La santé avant le Canadien. La santé avant le sport professionnel. 

 Mais si on peut avoir confiance dans l’être humain et son goût de la vie, il faudrait être nono et taouin pour ne pas réaliser que le plus grand ennemi du sport comme on l’a connu, c’est la peur.

La peur au Québec, la peur au Canada, mais surtout la peur aux États-Unis.

LA RAGE DE VIVRE

Nous sommes tous confrontés à la réalité. Le sport comme nous l’aimons, le hockey de la Ligue nationale, le baseball majeur, la NBA, la NFL, le soccer, la boxe ou l’UFC sont tous des sports dominés par les Américains, dont les centres de prises de décision sont aux États-Unis. 

Quand bien même le Québec, par le courage et la discipline de ses citoyens, se sortait de la pandémie en juin, ça ne changera rien aux faits. C’est à New York que se prennent la majorité des décisions. Et il ne se jouera pas un match à Montréal tant que New York ne donnera pas le signal. Seuls les Alouettes pourraient redémarrer leurs activités.

 Mais encore là, comment disputer des matchs si les amateurs ont peur ? Si les réseaux de télévision ne veulent pas payer le gros prix parce que leurs propres annonceurs peinent en affaires... parce que leurs clients ont peur ?

 La peur. La maudite peur qui pourrait empêcher les gens de se rendre au Grand Prix du Canada ou à la Coupe Rogers. Comment convaincre les fans de sortir de chez eux et d’aller se regrouper – une douzaine de milliers de personnes – au stade IGA ?

À LA REMORQUEDE L’ÉCONOMIE

 J’ai posé plein de questions à Pierre Fortin, mon économiste préféré. Parce qu’il est très compétent, bon vulgarisateur et qu’il est branché sur la société.

« On se retrouve dans un grave dilemme entre l’économie et la santé. Pour sauver la santé, on peut ruiner l’économie. Mais l’expérience passée a montré qu’on s’en sortait mieux en choisissant la santé », explique M. Fortin. 

 J’ai fait remarquer qu’il n’y avait pas d’expérience passée. La COVID-19 est une première dans l’histoire connue de l’humanité.

« Il y a un précédent. La grippe espagnole qui a fait au moins 50 millions de morts sur la planète et 675 000 aux seuls États-Unis, selon l’économiste Carmen Reinhart. Il y avait 48 États qui réagirent individuellement devant l’épidémie. Or, les études montrent que les États qui ont appliqué une sorte de confinement social sont ceux qui sont le mieux sortis de la crise économique provoquée par l’épidémie. Nous n’avons pas le choix, c’est la santé d’abord. Mais le prix est énorme », précise M. Fortin.

QUELS REVENUS À PARTAGER ?

Un texte de Mme Reinhart, Cette fois-ci, c’est vraiment différent, publié le 23 mars, donne froid dans le dos. Tous les pays du monde sont affectés. Combiné à la crise des prix du pétrole, le choc causé à l’économie par la COVID-19 va être terrifiant. Il est illusoire de croire que le sport sera épargné puisque le sport est à la remorque des affaires et de l’économie générale pour prospérer.

Pensez-vous que Carey Price va gagner 10 millions la saison prochaine ? Personne ne va gagner le montant inscrit sur son contrat. Parce que le salaire des joueurs est négocié selon 50 % des revenus.

Quatre milliards de revenus permettent de redistribuer deux milliards entre les joueurs en respectant un plafond salarial. 

 Va arriver quoi si les revenus sont de deux milliards ?

 Vous avez très bien compris. La réaction des joueurs va aller de la grève aux poursuites. 

 Pierre Fortin reprend le thème du président Roosevelt.

« La clé, ça va être la peur. Si à l’automne, on a aplati la courbe, si on enlève la plupart des mesures de confinement, les gens vont-ils sortir ? Vont-ils prendre le risque de se regrouper par milliers ? Pire encore, vont-ils avoir peur de sortir pour aller travailler et occuper les emplois que les gouvernements vont offrir via des programmes d’infrastructures ? Le sport va être frappé de plein fouet par la peur combinée à la crise économique », dit-il.

 Même votre Canadien est dans une situation extrême. Plus de revenus du hockey, plus de revenus des concerts au Centre Bell, plus de revenus du Festival de jazz, plus de revenus du Festival juste pour rire, plus de revenus d’Osheaga.

 Revenus ou pas revenus, y gagne jamais rien pareil depuis 25 ans...

ÊTRE OPTIMISTES QUAND MÊME

 La lutte va se faire entre la peur et la joie de vivre. Au Grand Prix du Canada, on appelle encore de partout pour acheter des billets. Des fans d’Europe ou des États-Unis espèrent et sont prêts à croire à la présentation d’un des plus beaux Grands Prix au monde.

 Camille Estephan mérite la conclusion de cette chronique qui pourrait être lourde à digérer.

« Je suis né au Liban. Un pays constamment en guerre. Mes parents habitaient un condo assez luxueux avec de larges vitrines qui leur permettaient d’admirer la ville. Sept fois, ces vitrines ont été fracassées par des bombes ou des tirs. Sept fois, mes parents achetaient de nouvelles vitrines malgré l’odeur de poudre qu’on sentait encore. Ils voulaient vivre. Ils espéraient que ce serait mieux. Le goût de vivre, c’est toujours plus fort que la peur dans l’esprit humain. Quand ça va finir, les gens vont avoir le goût de vivre, j’en suis convaincu », affirme Estephan. 

Ouf ! Ça fait du bien à lire...