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Pour un grand "coming out"

La génération chanceuse

Pour un grand "coming out"

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Il m’est arrivé d’avoir l’amertume de me dire que le grand drame des amoureux d’histoire était bien souvent d’en connaître la suite. Aujourd’hui, confinée comme vous tous, je me souviens que l’une des premières choses que j’ai apprises dans ce domaine, c’est que, traditionnellement, l’humanité est un peu à l’image du Titanic, c’est-à-dire qu’elle a toujours été très lente à changer de cap. C’est la raison pour laquelle notre grand récit est jalonné de mille milliers de naufrages et de catastrophes. C’est ce qui, en toute logique, nous pousse également à croire, non sans raison, qu’il n’y a que les guerres et les plus odieuses tragédies pour nous réveiller et nous fouetter le sang. C’est une bien triste réalité maintes fois prouvée, mais cette fois-ci, comme flottant au-dessus de tout ce qui se passe, il me semble flairer quelque chose de singulier, pour ne pas dire d’excitant, dans l’air.   

  

Depuis le début de la crise, on nous a beaucoup répété que nous étions en guerre. Si la formule est certes adéquate, je ne peux que constater que cette guerre-ci est néanmoins très différente de toutes celles que l’humanité a connues jusqu’à présent. Pensons-y un instant : si cette dernière compte inévitablement son funeste lot de victimes, de conséquences et de grands bouleversements, je remarque, en revanche, qu’elle ne conscrit pas nos pères, nos frères et nos fils pour les envoyer se faire massacrer au front. Qu’elle n’agresse pas nos mères, nos sœurs et nos filles, ne fusille personne le long des murs, ne sème pas derrière des bataillons d’orphelins traumatisés, pas plus qu’elle ne bombarde et ne rase nos villes avec nos vies et nos souvenirs. Nous parlons donc d’une différence majeure, tant dans le fond que dans la forme, et, en ce sens, quelque chose me dit que l’histoire se souviendra peut-être de nous comme de la génération la plus chanceuse à avoir foulé sa ligne du temps. Je m’explique.   

  

Vous savez, malgré sa tendance certaine à la répétition, l’histoire est en réalité une sacrée coquine qui raffole de nous surprendre là où nous ne l’attendons jamais. Depuis le début de la pandémie et face à son ampleur, je ne peux m’empêcher de me dire que ce satané virus nous offre, au revers des tourments qu’il nous inflige, la fabuleuse aubaine de ralentir tous ensemble avant de fatalement frapper le mur qu’on nous annonce depuis si longtemps.   

  

Rendons-nous compte : ça fait des années qu’on nous rabâche que nous courons à notre perte, qu’il ne faut plus faire d’enfants, que la surconsommation nous anéantira, que nous avons franchi le point de non-retour, que la Terre est condamnée et j’en passe. De toute évidence, il y avait belle lurette que nous avancions sur les coudes dans un système usé aux valeurs et aux structures dangereusement obsolètes. Combien d’entre nous, face à ces sinistres augures, se sont laissés convaincre que la fin était inéluctable et qu’il n’y avait déjà plus rien à faire?  

  

Ce n’est pas un reproche, car nous avons reçu plus que notre part pour légitimement le penser, mais permettez-moi de nous ramener pas plus tard qu’en janvier dernier, lorsque nous nous disions candidement entrer dans les années 20, car il y a ici un parallèle intéressant à observer. Quand on y pense, historiquement, ces dernières étaient bien davantage que le seul synonyme des chapeaux cloches, des coiffures en crans et du charleston endiablé. C’était la réponse instinctive et optimiste d’une humanité qui devait se relever de l’effroyable boucherie qu’avait été la Première Guerre mondiale. C’était l’époque d’une génération qui a opposé toute la force de son envie de vivre, de son plaisir et de sa créativité au désespoir mortel qu’elle avait reçu en héritage. À certains égards, ce n’est pas sans nous ressembler un peu, car notre héritage n’est-il pas celui d’un monde à bout de souffle et à moins une de tomber au fond du gouffre?   

  

Seulement, notre époque, contrairement à sa période homologue du siècle dernier, a un net avantage : on n’exige pas de nous de passer dans l’affreux moulinet d’une guerre traditionnelle de laquelle on a rarement assez de sa vie et de celles de ses enfants pour s’en remettre. Qui plus est, nous avons également celui de vivre à l’ère de la démocratisation des communications et des technologies, repoussant ainsi très loin les limites de ce que nous pouvons faire, créer et accomplir. Voilà pourquoi je nous crois plus chanceux qu’aucune autre génération avant nous, car notre époque est celle de la libre rencontre entre les idées et les moyens.  

  

Les changements qui suivront cette pandémie seront nécessairement vastes et pas seulement d’ordre économique. Ils toucheront vraisemblablement à tous les aspects de nos vies et de nos valeurs. Tout sera à revoir et à repenser. J’admets que c’est épeurant, mais si on regarde ça autrement, c’est une perspective incroyablement stimulante, car ce qui me semble inédit, cette fois, précisément à cause de cette période de confinement, c’est que nous avons la possibilité de nous préparer, plutôt que de seulement subir la suite. D’ensemencer consciemment le jardin québécois, au lieu de nous contenter de survivre des quelques racines qui se dénichent au hasard de l’errance.   

  

C’est pourquoi, pendant que nos dirigeants s’occupent à nous faire traverser la tempête avec succès, il me semble entendre le Québec en appeler au grand coming out de tous ses génies dont on ignore encore les noms. De tous ses artistes, ses ingénieurs et ses travailleurs, bref de tous ceux et celles, issus de tous les domaines et de tous les milieux, dont l’esprit regorge d’idées nouvelles et d’innovations fécondes et bienveillantes, à sortir d’un même pas du grand garde-robe, car la suite doit impérativement venir de nous aussi. Si on y pense comme il faut, ça reviendrait à arrimer de puissantes fusées aux bottes de la relance économique prochaine et, ultimement, de notre avenir à tous.   

  

Le printemps 2020 sera assurément très important dans l’histoire du Québec, car ce qu’on oublie souvent de dire, quand on parle des « années folles », c’est que ce n’est jamais qu’une Renaissance appelée autrement et quelque chose me dit que le Québec ne manquera pas de signer le début de la sienne au sortir de cette pandémie. C’est précisément ça le petit truc excitant que je perçois dans l’air. Rappelons-nous-en pour nous aider à garder le menton haut et la tête froide, car j’ai la certitude qu’une fois le confinement terminé, nos retrouvailles seront spectaculaires et que le Québec n’en sera que plus brillant et plus sûr de lui. À condition, bien sûr, qu’il saisisse aujourd’hui cette fantastique aubaine qu’est celle de délibérément préparer sa suite.   

Alors, en attendant, très chers amis, prenons une grande inspiration et continuons, car demain est toujours devant.