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En confinement au royaume des fauves avec le «Tiger King»

En confinement au royaume des fauves avec le «Tiger King»
AFP

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Si vous croyez que vous avez déjà tout vu et si vous avez quelques heures de temps libre à écouler (qui n’en a pas ces jours-ci?), la série documentaire «Tiger King» sur Netflix est pour vous. Cette série irrésistible offre un portrait décapant du genre d’histoires bizarroïdes dont seuls nos étonnants voisins américains semblent avoir le secret.   

Saviez-vous qu’il y a plus de tigres vivant en captivité aux États-Unis qu’il y en a à l’État sauvage dans les jungles asiatiques? Moi non plus. Saviez-vous aussi qu’un documentaire sur ces tigres et leurs propriétaires peut nous en apprendre long sur nos amis ricains à l’ère de Trump? Idem. Alors, pourquoi pas un petit billet?        

Au royaume des fauves - Tiger King: Murder, Mayhem and Madness  

Je vais vous faire deux confidences: je suis curieux de tout ce qui se passe aux États-Unis (ça, vous vous en doutiez) et je suis un grand amateur de séries documentaires sur la faune sauvage. Quand mon fils m’a parlé d’une série sur Netflix qui combinait ces deux passions d’une façon trop étrange pour qu’on puisse l’expliquer, je me suis dit qu’il fallait que je lui donne une chance. Tard l’autre soir, j’ai donc cliqué sur «Tiger King» (Au royaume des fauves) pour voir ce dont tout le monde parlait. Du point de vue sommeil, c’était une grave erreur.         

J’aime autant vous avertir, cette série centrée sur l’existence rocambolesque de Joe Schreibvogel, mieux connu sous le nom de Joe Exotic, un propriétaire de zoo privé en Oklahoma qui s’est auto-proclamé le «Tiger King», vous prendra en otage. Il y a peu de chances que vous en sortiez avant d’avoir vu les sept épisodes, tous plus invraisemblables les uns que les autres. Ça tombe bien. C'est plutôt la norme d'être confiné à la maison par les temps qui courent.        

Bizarroïde...  

Joe Exotic est un homosexuel polygame flamboyant au langage coloré, abondamment tatoué à la crinière blonde, avide collecteur et utilisateur d’armes à feu, libertarien et accro à un cocktail peu commun de drogues diverses, dont on ne peut s’empêcher d’admirer le charisme dans ses bons moments. Le mot «bizarre» n’arrive pas à décrire adéquatement l’ensemble de personnages que nous offre cette série, centrée sur les péripéties abracadabrantes du conflit entre Joe Exotic et Carole Baskin, une ex-hippie activiste pour les droits des animaux qui pensait que sa participation à ce documentaire la ferait passer pour une sainte. C’est loin d’être le cas.      

En fait, à part le sheriff du comté de Wynnewood où se trouve le zoo de Joe, qui a regardé cette tragicomédie pendant des années sans pouvoir intervenir légalement, le personnage qui paraît le plus «normal» dans cette distribution qu’aucun auteur de fiction n’aurait osé assembler est un toxicomane transgenre qui vit dans une maison mobile et qui est retourné au travail comme si de rien n’était quelques jours après s’être fait bouffer un bras par un tigre. Sérieusement.        

Tout y passe: affaire lugubre de disparition mystérieuse, tentative de meurtre commandé, drogues de toutes sortes, perversions sexuelles, polygamie, téléréalité, suicide, poursuites judiciaires ruineuses, manigances de petits escrocs, animaux et travailleurs outrageusement exploités (y compris par les bien-pensants de la gaugauche imbus d’une mission de sauver la faune sauvage), et je ne vous dis pas tout, loin de là. Après chaque épisode, même si vous l’avez déjà fait cent fois dans la journée, le goût vous prendra de vous laver vigoureusement les mains.        

Culte et politique  

On y voit aussi deux choses particulièrement pertinentes pour ceux qui cherchent à comprendre ce drôle de pays qui a confié sa destinée il y a trois ans déjà à un enfirouapeur qui mène la politique de la plus grande superpuissance du monde comme un show de téléréalité. D’abord, le monde bizarre décrit dans cette série met en scène trois microsociétés entièrement centrées sur des cultes de la personnalité malsains, qui nous rappellent à quel point la culture américaine est vulnérable à ce genre d’ensorceleurs. J’avais déjà écrit là-dessus à propos de l’excellent essai historique de Kurt Andersen, Fantasyland.         

Quoi de plus charmant que de vivre au milieu des fauves et se faire prendre en selfie avec un bébé tigre ou, pour les plus téméraires, avec son papa de 250 kilos. Cette série nous montre entre autres comment la poursuite de ce genre de rêves, habilement mis en marché par des personnalités aussi charismatiques que tordues, peut aspirer d’innombrables gens ordinaires dans l’illusion d’un monde rêvé où tout est fabuleux ou, pour reprendre l’expression consacrée par vous-savez-qui, tremendous.        

Finalement, je ne vous cacherai pas qu’on y trouve aussi quelques leçons de politique. À droite comme à gauche, on constate l'attrait des vendeurs d’illusions sur un peuple toujours à la recherche d’illusions et de fantasmes, qu'il s'agisse de l'illusion de faire le bien ou du fantasme de la puissance, rien n'est à l'épreuve des marchands de rêve. À droite, les propriétaires de zoos nous entraînent dans un monde autoritaire où ils vendent l’illusion du pouvoir et de la grandeur, autant pour le profit personnel que pour satisfaire le besoin d’attention et de glorification de leur ego démesuré ou des besoins de vengeance qui dépassent toute rationalité (tout parallèle avec le monde de la grande politique est accidentel). À gauche, on exploite sans beaucoup moins de scrupules le désir de bien faire des gens de bonne volonté révoltés par la cruauté contre les animaux. Personne n’en sort indemne.        

Alerte au divulgâcheur: si vous tenez à la totale surprise lorsque vous visionnerez la série, ne lisez pas ce paragraphe. Dans un épisode de la série, dans le but manifeste de promouvoir son zoo et pour satisfaire son besoin insatiable d’autopromotion (et un peu aussi par souci de vengeance; ça commence à me rappeler quelqu’un...), Joe Exotic se lance en politique. Il fait une campagne bidon pour la présidence en 2016 et une vraie campagne pour le poste de gouverneur de l’Oklahoma en 2018, sous la bannière du Parti libertarien. Vous en savez déjà assez sur le personnage pour comprendre que si un individu de cette trempe est capable de recueillir un nombre respectable de votes dans une élection au poste de gouverneur, tout est pas mal possible... Ça permet aussi de mieux comprendre certains autres résultats électoraux passés ou—ce qui n’est pas exclu—à venir.        

Comme le soulignait le politologue américain Seth Masket, qui a souvent le mot juste sur Twitter, ses compatriotes sont récemment montés aux barricades pour blâmer le rapport malsain que les Chinois entretiennent avec les animaux sauvages pour l’éclosion de la COVID-19, mais ce sont ces mêmes Américains qui permettent aux Joe Exotic de ce monde de prospérer. ¯\_(ツ)_/¯ 

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