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Des milliers de familles québécoises bientôt sans toit

L’arrêt des chantiers résidentiels provoque un effet domino et plusieurs craignent de se retrouver à la rue

GEN - COVID-19 - MAISON EN CONSTRUCTION
Photo Martin Alarie Asmaa Maarouf, sa fille Wean Bekkaoui et son fils Mohamed Bekkaoui devant leur maison en construction à Saint-Jérôme.

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Même si Québec envisage maintenant une reprise de la construction résidentielle dans les prochaines semaines, des milliers de ménages québécois sont anxieux de savoir s’ils pourront se trouver un toit parce que leur nouvelle maison ne sera pas prête à temps.  

« On est tous coincés à la gorge en ce moment. On n’a aucune indication du gouvernement à savoir quoi faire, s’il va y avoir des compensations. Au niveau des assurances, pas de recours possible, on n’est pas couverts. Il y a beaucoup de questions sans réponses », laisse tomber Yannick Poupart, un père de deux petites filles de Saint-Polycarpe, en Montérégie, qui doit déménager le mois prochain, bien que sa future résidence n’est pas achevée.    

Sans une reprise rapide sur les chantiers, à l’arrêt complet en raison de la crise de la COVID-19, ce sont plus de 10 000 logements neufs qui devaient être livrés au cours des mois d’avril, mai et juin qui risquent de ne pas être prêts à temps pour la période de déménagement de juillet, prévient l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec.   

« Nulle part j’ai des réponses. On est présentement en mode recherche, mais pour l’instant il n’y a rien. Avec un garçon de 2 ans, c’est quoi ? On va se retrouver à la rue ? » s’interroge Roxanne Dufresne, qui devait prendre possession de sa nouvelle maison avec son conjoint à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, près de Québec, le 1er juillet.    

Déjà du retard  

« Mon contracteur me dit qu’il a déjà pris du retard dans ses autres maisons qu’il a commencées, donc c’est impossible que ce soit prêt pour nous à cette date », explique-t-elle.    

D’autres familles avec qui Le Journal a pu s’entretenir font aussi état de retards pris par leur entrepreneur.    

Mme Dufresne se retrouve devant une impasse, parce qu’elle a déjà vendu sa résidence du moment à Fossambault-sur-le-Lac, aussi dans la Capitale-Nationale, à l’instar de nombreux autres ménages qui avaient déjà signé l’acte de vente de leur maison.    

D’autres ont déjà signifié à leur propriétaire qu’ils ne renouvelleront pas leur bail et seront forcés de quitter leur appartement.   

« Si on pouvait mettre sur pause tous les déménagements jusqu’à ce que ça se règle, ça pourrait sauver la situation. On doit être plusieurs à être victimes de cet effet domino. Avoir un toit, c’est quelque chose d’essentiel, non ? » fait valoir Mathieu Chauvette, un père de famille de Sainte-Julie, sur la Rive-Sud, qui sera forcé de déménager en mai chez ses parents.   

Legault se fait rassurant  

Lors de son point presse quotidien, le premier ministre François Legault a voulu se faire rassurant pour les gens affectés par la situation des chantiers.    

« Je pense que, dans les prochains jours ou les prochaines semaines, ça va être possible de redémarrer la construction résidentielle. Ça va être possible aussi pour plusieurs entreprises de combler le retard qui s’est accumulé », a-t-il affirmé, se disant « confiant ».    

Selon nos informations, la relance des chantiers est une priorité du gouvernement et plusieurs acteurs du milieu y travaillent activement. Mais l’une des préoccupations est d’éviter la propagation du coronavirus. Plusieurs scénarios sont étudiés.    

La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) est en train d’élaborer un guide « des bonnes pratiques » que les entrepreneurs devront respecter à la lettre, une fois arrivée la reprise des chantiers.    

« Le guide en est à ses dernières étapes de production », a confirmé Nicolas Bégin, un porte-parole de la CNESST.    

Mère monoparentale au désespoir  

Une mère monoparentale avec deux enfants doit quitter sa résidence de Laval le 29 juin, mais la maison qu’elle doit faire construire dans un nouveau développement de Saint-Jérôme, sur la Rive-Nord, pour la même date ne sera jamais prête à temps.     

« Pour l’instant, personne ne va me rembourser le deuxième déménagement que ça va me coûter ni les frais d’hébergement temporaire. J’ai inscrit ma fille à l’école à Saint-Jérôme, alors je n’ai pas le choix d’y déménager. Ça va me coûter des milliers de dollars, parce que je regarde en ligne et les hébergements temporaires sont très chers, ce sont des prix pour les touristes. La construction résidentielle devrait être un service essentiel, parce que comment on aurait pu se préparer à une telle éventualité ? Je suis vraiment embêtée, je ne sais pas trop comment je vais m’en sortir », s’inquiète Asmaa Maarouf, maman de Waen, 10 ans, et Mohamed, 17 ans.   

– Frédérique Giguère   

Un plan B trouvé in extremis  

Yannick Poupart, sa conjointe Stéphanie Howson, avec Morganne, 2 ans et demi, et Éloïse, 8 mois.
Photo courtoisie
Yannick Poupart, sa conjointe Stéphanie Howson, avec Morganne, 2 ans et demi, et Éloïse, 8 mois.

Une petite famille qui devait déménager à Salaberry-de-Valleyfield, en Montérégie, a pu se trouver in extremis un appartement pour accueillir ses deux petites filles, en attendant de pouvoir habiter sa nouvelle résidence.    

« Ça nous met à risque d’attraper la maladie avec les deux déménagements, mais pas le choix. Heureusement, une connaissance nous offre un logement, on est super reconnaissants », confie Yannick Poupart.   

Ils doivent quitter leur résidence de Saint-Polycarpe, aussi en Montégérie, le 2 mai, alors que leur future maison devait être prête le 30 avril.    

« Elle n’est pas assez avancée malheureusement pour qu’on puisse y habiter », conclut-il.   

– Antoine Lacroix   

Deux déménagements pour un retraité  

Richard Lacourse et sa conjointe Linda Poulin devant leur maison vendue à Saint-Hippolyte.
Photo Martin Alarie
Richard Lacourse et sa conjointe Linda Poulin devant leur maison vendue à Saint-Hippolyte.

Richard Lacourse, retraité, vit à Saint-Hippolyte, dans les Laurentides, et s’est fait construire une nouvelle maison à quelques mètres de sa résidence actuelle.    

« J’ai parlé avec mon contracteur, et c’est impossible que ce soit fait à temps avec les délais causés par la COVID-19. J’ai donc dû me louer un condo meublé à Saint-Jérôme temporairement pour ne pas me retrouver à la rue, mais c’est des frais tout ça. Et je devrai aussi me trouver un endroit pour stocker mes meubles. C’est donc deux déménagements, ça aussi, ça coûte quelque chose », déplore M. Lacourse, qui doit quitter son domicile le 16 mai.    

– Frédérique Giguère   

Solution temporaire impossible ?  

Mathieu Pouliot, sa conjointe Amélie Ouellet et sa fille Élorie, 6 ans.
Photo courtoisie
Mathieu Pouliot, sa conjointe Amélie Ouellet et sa fille Élorie, 6 ans.

Une famille de l’arrondissement de Beauport, à Québec, qui ne pourra emménager dans sa nouvelle maison ignore si elle pourra habiter en attendant dans un chalet prêté par un ami, puisqu’il se trouve dans la région confinée de Charlevoix.   

« C’est vraiment un casse-tête, on doit quitter le 15 mai. On ne sait même pas si on va se faire revirer de bord une fois arrivé au barrage là-bas. Personne n’arrive à nous répondre », s’inquiète Mathieu Pouliot.    

Déclaré invalide en raison d’un accident de travail subi en 1997 et souffrant de graves séquelles psychologiques et physiques permanentes, l’homme de 40 ans voit les deux déménagements comme un défi supplémentaire.   

« Ma prescription d’antidouleurs n’est pas transférable d’une pharmacie à l’autre. Il va falloir revenir à Québec pour chercher mes médicaments, déplore M. Pouliot, alors que ça représente de deux à quatre déplacements par mois. C’est une tempête qui ne finit plus de finir. »   

Il reste seulement quelques étapes pour que la maison qu’il se fait bâtir à Boischatel, dans la région de la Capitale-Nationale, qui devait être prête pour le 1er mai, puisse accueillir tout le monde : planchers, armoires, luminaires, comptoir, et la finition intérieure.   

– Antoine Lacroix   

Retour chez ses parents à 43 ans  

Mathieu Chauvette, sa fille Lily-Rose, 10 ans, son garçon Guillaume, 6 ans, et sa conjointe Kathy Doré en compagnie de son garçon Milan, 2 ans. Mia, 3 ans, est absente.
Photo courtoisie
Mathieu Chauvette, sa fille Lily-Rose, 10 ans, son garçon Guillaume, 6 ans, et sa conjointe Kathy Doré en compagnie de son garçon Milan, 2 ans. Mia, 3 ans, est absente.

Un père de famille de 43 ans se résigne à retourner habiter temporairement chez ses parents et à les mettre à risque, puisqu’il ne pourra avoir son condo à temps.    

« Je ne veux vraiment pas les contaminer, mais en ce moment, il n’y a pas d’autres solutions. C’est difficile de trouver un endroit temporaire avec deux enfants », raconte Mathieu Chauvette, qui habite présentement à Sainte-Julie, sur la Rive-Sud.   

Il devait prendre possession d’un condo le 1er mai avec sa conjointe, qui elle aussi a deux enfants, mais ça ne sera pas possible avec l’arrêt des chantiers.   

« Elle aussi devra aller chez ses parents, ce n’est vraiment pas la situation idéale. En tout, ce sont quatre déménagements qu’on va devoir assumer », déplore celui qui espère que le gouvernement va annoncer une reprise des chantiers très rapidement.    

« Si on pouvait juste rendre mon condo habitable, moi, l’extérieur je m’en fous, on s’en occupera plus tard », dit M. Chauvette.     

– Antoine Lacroix