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Le CHSLD LaSalle «empeste la négligence», juge une préposée

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Constatant que la pandémie de la COVID-19 prenait de l’ampleur au Québec, une étudiante a voulu se sentir utile et a décidé d’aller prêter main-forte au système de santé.

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Ce qu’elle y aura découvert dépeint un triste et inquiétant portrait de la situation que vivent plusieurs aînés dans la province, mais aussi plusieurs travailleurs affectés dans ces résidences.

Terrie Laplante-Beauchamp est une étudiante à la maîtrise en microbiologie et immunologie, titulaire d’un baccalauréat après un baccalauréat dans le même domaine.

Possédant également une formation de préposée aux bénéficiaires (PAB), Mme Laplante-Beauchamp a postulé dans un CIUSSS, qui l’a envoyée au CHSLD LaSalle.

Le travail d’urgence qu’elle y effectuera révèlera des failles administratives majeures dans l’organisation du personnel durant la pandémie.

Cette incursion révèlera aussi des traitements qui frôlent la maltraitance pour ces résidents confinés qui supplient qu’on les laisse mourir.

Terrie Laplante-Beauchamp, rare employée à parler à visage découvert des conditions de vie et de travail déplorables dans les CHSLD, est aujourd’hui en attente des résultats de son test de dépistage de la COVID-19. À bout de souffle, la jeune préposée a dû être conduite en ambulance à l’urgence. Elle est maintenant en quarantaine chez elle.

Mme Laplante-Beauchamp a tenu un journal lors de ses trois jours travaillés dans cet établissement, l’un de ceux où il y a le plus de victimes du nouveau coronavirus.

Voici le résumé-choc de ses trois journées au CHSLD LaSalle, une résidence qui «empeste la négligence».

Le journal de Terrie Laplante-Beauchamp

JOUR 1

Je débute mon premier quart à 15h30, sans aucune journée d’accueil ou de formation. À mon arrivée au centre d’hébergement, le coordonnateur, la personne qui gère le centre d’hébergement semble confuse.

C’est à ce moment que je réalise qu’on m’a assigné à l’étage des patients positifs pour le COVID-19. Je suis nouvelle, et on m’assigne à l’étage qui requiert des employés expérimentés. Le coordonnateur ne me donne aucune directive quant aux mesures d’hygiène ni d’indications de l’utilisation de l’équipement de protection individuelle. Je lui demande de me fournir un masque N95, mais il me dit qu’il ne peut pas.

Sur mon étage, nous sommes 3 PAB pour 35 patients, dont 21 positifs au COVID-19. La plus expérimentée d’entre nous travaille à temps partiel depuis quelque temps. L’autre a débuté la veille et est très anxieuse, car elle ne connaît pas non plus les directives et on vient de lui demander de changer d'étage pour celui-ci. Durant le quart de travail, je la trouverai en pleurs au poste des infirmiers.

Au début de mon premier quart, il n’y a pas de réunion du personnel infirmier. Nous ne connaissons pas les routines des patients ni leur niveau de mobilité ou d’autonomie. On ne nous transmet aucune directive.

Nous suivons donc la PAB la plus expérimentée. Dans l’allée de droite, il y a 11 chambres de patients infectés au COVID-19, avec une toile en plastique qui les «sépare». Dans l’allée de gauche, il y a 24 chambres avec 5 résidents positifs pour le COVID-19. Ces chambres ne sont pas regroupées; elles sont éparpillées parmi les chambres de patients non infectés.

Avant d’entrer dans chaque chambre où se trouve un patient contaminé, il faut suivre les étapes suivantes : mettre une jaquette d’isolement, des gants, un masque et une visière. À la sortie, la jaquette, le masque et les gants doivent être jetés dans la poubelle et les mains doivent être désinfectées.

La PAB la plus expérimentée me reproche de suivre ces étapes. Je lui explique que c’est ce qu’il faut faire, mais elle me dit que nous n’avons pas le temps.

La PAB la plus expérimentée prend plusieurs pauses, et disparaît plusieurs fois sans nous en aviser. Celle-ci est tellement dépassée par la gestion de la pandémie dans le centre d’hébergement qu’elle semble avoir perdu son humanité. Elle parle à peine aux patients, manque de délicatesse et démontre peu d'empathie. Elle laisse sonner les cloches et s’exaspère à chaque demande d’aide par les résidents, car elle n'en peut plus.

Après le souper des résidents, je prends quelques minutes pour me reposer et je m’assois dans la cuisine. Mme A, une patiente avec une très légère démence, vient me voir.

«Tu as l’air vraiment fatiguée. J’ai remarqué que tu n’as pas encore soupé, tu devrais manger quelque chose», me dit-elle.

Elle reste avec moi durant le dîner et me raconte un peu sa vie, puis me parle des inquiétudes face à la pandémie. Elle me dit qu’elle n’en peut plus d’être confinée à sa chambre et désire «partir» le plus rapidement possible.

À la fin de mon quart, je rentre chez moi pour une courte nuit de sommeil, car le lendemain, un double quart de travail (7h30 à 23h30) sur le même étage m’attend.

JOUR 2

En arrivant sur l’étage, je note que les infirmiers semblent inquiets. On me dit que parmi les 5 PAB qui doivent travailler aujourd’hui, je suis la seule qu’ils ont pu trouver. Le coordonnateur de l'établissement devra aller chercher d'autres employés sur les différents étages.

Les résidents sont impatients et agités par tout le chamboulement de leur routine habituelle et me font part de leur frustration.

Mme B, la plus jeune résidente du centre, me dit qu’elle n’a pas pris de bain complet depuis des semaines, et que son lit n’a pas été changé non plus. On ne lui lave que le visage, les aisselles et les parties intimes. Tous les autres résidents sont dans la même situation.

Mme S, une patiente de 87 ans, me répète sans cesse à quel point elle désire mourir, qu’elle n’en peut plus de la solitude et du confinement, que sa perte d’autonomie est en train de la rendre complètement folle et qu’elle ne trouve plus de raison à vivre.

Elle pleure et me demande un câlin, mais je ne peux pas risquer de la contaminer, même si le cœur me fend en deux. Je m’agenouille devant son fauteuil roulant, lui serre les mains et tente de la rassurer en lui disant que je serai là pour l’aider à passer au travers, et de sonner si elle a besoin de quoi que ce soit. Elle me remercie infiniment. Mme S. décèdera subitement quelques jours plus tard.

Plusieurs autres patients sont fortement déprimés et ont des idées noires. On me dit : «Je veux mourir, laissez-moi mourir en paix, je suis en train de mourir, je n’en peux plus.»

Des patients refusent complètement de manger et sont en déclin. Ceux qui doivent marcher quotidiennement ou se lever pour aller aux toilettes avec assistance pour conserver leur autonomie sont confinés dans leur lit et doivent porter une couche. Les patients qui requièrent une aide complète pour manger ne peuvent souvent pas terminer leur repas, car les PAB n’ont pas le temps. La plupart d’entre eux sont déshydratés, car les PAB ont peu ou pas de temps pour distribuer de l’eau ou du jus durant leur quart de travail. Les résidents ont les cheveux gras, leurs ongles sont sales et longs, leurs vêtements sont souillés et réutilisés quotidiennement. Les soins de bouche ne sont pas réalisés. Leurs chambres ne sont pas nettoyées et des mouches à fruits volent un peu partout. L’établissement empeste la négligence.

M. H est dans un état déplorable. Sa télé ne fonctionne plus et il ne possède rien pour le distraire. Il n’a pas de téléphone, pas de radio, pas de livre. Il se laisse aller, ne fait plus sa toilette et ne se rase plus la barbe. «À quoi bon?», me dit-il.

Au poste des infirmiers, le téléphone sonne sans cesse. Les familles de résidents n’ayant pas de téléphone dans leur chambre demandent des nouvelles d’eux. L’infirmier me dit de ne pas répondre à tous les appels, car ça ne finit jamais, on n’a pas le temps. Je n'ose pas imaginer l'angoisse des familles qui n'ont aucune nouvelle de leurs proches, je réponds tout de même à quelques appels.

La fille de Mme N, qui a été testée positive pour le COVID-19, me demande des nouvelles. Elle ne va pas bien, elle est en fin de vie. Une autre famille téléphone pour me dire que leur mère, aussi infectée par le virus, ne répond pas au téléphone. La patiente a une mobilité réduite; elle n’arrive pas à soulever le combiné. Je l’assiste pour qu’elle puisse contacter sa famille.

La famille de Mme F, une patiente infectée, se présente à sa fenêtre. On ne peut leur ouvrir la fenêtre, ils sont impuissants devant leur mère inconsciente qui a une respiration saccadée. Je vois l'inquiétude dans leurs yeux et je suis déchirée. Mme F décédera le soir même.

Durant mon quart de soir, deux patients infectés sur mon étage perdent la vie. Les familles de ces patients sont dévastées puisqu’elles n’ont pu être à leur chevet durant leurs derniers moments, ils sont donc décédés dans la solitude.

L'arrivée de nouveau personnel infirmier entraîne une négligence involontaire des résidents. Mme V est à un stade avancé de dystrophie musculaire et a besoin d’assistance complète. Or, l’infirmière dépose ses médicaments, dont des antidouleurs, sur sa table de chevet et ne lui donne pas. Je retrouve Mme V en douleur extrême lors de ma dernière tournée. Mais Mme V a un cœur en or, elle dit comprendre la situation et ne pas nous en vouloir, elle sait que nous sommes débordés et que nous faisons du mieux qu’on peut.

Durant le quart de jour, je vois les PAB qui sont assignés aux résidents infectés se promener dans leur équipement de protection individuel souillé dans les corridors. Elles se protègent, mais ne protègent pas les autres. On leur a dit de ne pas enlever leur équipement entre les deux corridors s'ils entrent dans les chambres contaminées.

Vers 22h00, les deux PAB décident de quitter plus tôt que prévu. Je suis donc seule avec les patients jusqu’à 23h30. Les cloches sonnent, et je dois passer des chambres infectées aux chambres non infectées.

Je rentre chez moi vers minuit et j’ai de la difficulté à monter les marches jusqu’à mon appartement. Je suis exténuée et je commence à être très anxieuse face à la gestion de la pandémie dans ce centre d’hébergement, qui est quasi inexistante.

JOUR 3

Après seulement quelques heures de sommeil, je débute mon deuxième double quart à 7h30. Il manque 3 PAB.

Les patients ne peuvent pas recevoir toute l’aide dont ils ont besoin, car nous sommes majoritairement nouvelles, donc lentes et peu habituées.

Les conséquences de la pandémie me frappent encore de plein fouet. C’est l’anniversaire de Mme P, mais elle ne peut fêter avec les siens. Sa fille se présente à sa fenêtre avec une grosse affiche qui lui souhaite joyeux anniversaire, mais Mme P est en fauteuil roulant et peut à peine la voir. Elle parle au téléphone avec sa fille et les deux pleurent.

La fille de Mme, H, est à sa fenêtre, sous la pluie, et tente de la motiver à manger, mais celle-ci a beaucoup dépéri dans les dernières semaines, est semi-consciente et mange très peu. Nous tournons son lit vers la fenêtre, mais elle ne réagit pas à la voix de sa fille.

Mme O a été transférée au début de la pandémie et ne possède aucun effet personnel sauf une paire de chaussettes. Elle est positive au COVID-19 et souffre de démence, elle tente sans cesse de s’enfuir de l’étage, en marchant sur ses chaussettes souillées. Elle crie «Aidez-moi, je ne veux pas mourir, je veux rentrer chez moi, aidez-moi s’il-vous plaît, je suis désolée». Les patients avec démence croient que nous les abandonnons volontairement.

Un autre patient infecté tente de sortir de la zone de confinement, mais je dois lui dire de retourner à sa chambre. Lorsqu’il se tourne, je remarque que sa jaquette est tâchée de sang. Les patients confinés dans leur petite chambre n’ont rien d’autre à faire que de rester coucher et beaucoup d’entre eux développent des plaies de lit.

Le confinement des patients dans leur chambre les empêche de faire le minimum d'exercice dont ils ont besoin quotidiennement. Ils sont donc majoritairement tous en chute libre dans leur perte d’autonomie et n’ont rien d’autre à faire de leur journée que de déprimer seuls dans leur chambre.

Vers midi, je cherche la coordonnatrice, car je ne me sens pas bien. J’ai des bouffées de chaleur, la sueur qui coule sur mon front me brûle les yeux, j’ai de la difficulté à marcher, je suis exténuée et j’ai très mal au dos. Je ne la trouve pas. Durant la journée je tente de la trouver à plusieurs reprises. Puis, l’infirmier me dit qu’elle est partie il y a plusieurs heures. Il n’y a donc personne en charge de l’établissement, alors qu’il doit y avoir quelqu’un en tout temps. Nous sommes laissés à nous-mêmes.

C’est à ce moment que je réalise l’ampleur de la situation. La forte augmentation de cas positifs au COVID-19 dans ce centre est causée par les employés qui ne reçoivent pas de directives quant aux mesures d’hygiène à respecter.

Aucun plan d’action pour réduire la transmission n’est mis en place ou communiqué aux employés. Les employés ne sont pas protégés adéquatement et ne gagnent pas un salaire suffisant pour mettre leur santé mentale et physique en péril.

Certains employés profitent de l’absence de gestion et ne se présentent pas au travail, sans en aviser quiconque, ou bien prennent de nombreuses pauses lorsqu’ils n'en peuvent plus. Ils ont peur d’attraper le virus, peur de le transmettre à leurs proches, à leurs enfants. Ils voient les patients qu'ils côtoient perdre la vie les uns après les autres. Je ne les blâme pas, ils ont besoin d'être rassurés, d'être protégés adéquatement et guidés par la direction.

La gestion de la crise COVID-19 comporte d'énormes lacunes qui auraient dû être éliminées il y a plusieurs semaines. Tout d'abord, éviter de changer les employés d'étage ou d'établissement, de même que de ne pas mêler patients positifs et négatifs dans la même allée aurait probablement pu réduire le risque de propagation du virus. Répéter les directives d'isolement à respecter à chaque début du quart de travail, les afficher dans le centre et fournir l'équipement de protection individuelle adéquat aurait grandement rassuré le personnel soignant. Fournir une ligne téléphonique aux patients, distribuer des livres ou autre matériel de divertissement, en ayant recours aux dons de la population s'il le faut, aurait permis de diminuer la solitude et l'abandon ressentis par les résidents.

Je lève mon chapeau au personnel soignant, surtout les préposé(e)s aux bénéficiaires, qui font de leur mieux malgré les circonstances.

Je lève aussi mon chapeau aux résidents qui font preuve d'une compréhension et d'une empathie hors-normes envers le personnel soignant, et qui souvent nous remontent le moral quand celui-ci est au plus bas.

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