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Les sacrifiés

Lise Giroux
Photo courtoisie Lise Giroux

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Dans plusieurs CHSLD et résidences privées pour aînés, l’urgence sanitaire est passée au stade alarmant d’urgence humanitaire. Les morts s’y multiplient.

Au Québec, en 2020, dans une société riche et avancée, on soulève même la question d’une possible intervention de l’armée pour prêter main-forte aux préposés et au personnel médical, dont les rangs se déciment à vue d’œil.

La COVID-19 frappe plus fort chez les personnes de plus de 70 ans. La réalité est cependant qu’elle frappe surtout celles vivant en résidence ou en CHSLD. 

Là où résident aussi, rappelons-le, des adultes de moins de 65 ans, handicapés intellectuels ou physiques. À la santé fragile, ces grands oubliés craignent tout autant d’être emportés.

Là-dessus, je persiste et signe depuis longtemps : il faut repenser dans son entièreté la manière dont on prend soin et héberge les plus vulnérables. 

L’échec de l’ensemble de l’œuvre nous crève d’autant plus les yeux en plein tsunami de la COVID-19, mais on en connaissait l’ampleur bien avant.

Déshumanisante

Disons-le clairement. À l’origine des très mauvais choix faits par des gouvernements précédents – privatisation des services et ressources d’hébergement, compressions dans les services sociaux, hypercentralisation du réseau de la santé, etc. – se cache une vision foncièrement déshumanisante de la grande vulnérabilité. Celle des aînés en perte d’autonomie et des personnes handicapées.

Dans l’immense « machine » du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et de ses méga-CIUSSS, cette même vision imprègne encore ses « processus décisionnels ». La ministre Danielle McCann aura beaucoup à faire pour casser ce moule toxique.

À preuve, le manque criant de préparation des CHSLD et résidences privées pour personnes vulnérables face à la COVID-19. Mais aussi, cette décision initiale ahurissante de vider de nombreux lits d’hôpital par l’envoi en CHSLD d’aînés fragiles, même s’ils s’annonçaient comme des milieux d’éclosion.

On l’a fait au cas où la vague frapperait plus fort dans la population générale.

Or, sur ces « lits », il y avait des personnes humaines. 

On les a néanmoins « déménagées » comme des meubles ou du bétail. 

Aussi pour libérer des « lits », dans les premiers temps de la crise, le MSSS a tenté d’imposer de possibles déplacements de personnes déficientes intellectuelles. 

Dans leur cas, on les aurait retirées des CHSLD où elles vivent pour les envoyer dans des ressources intermédiaires privées, malgré le risque évident de contagion.

Colère justifiée

Ce lundi, à la une du Journal, la colère justifiée de Daniel Rouleau, dont la mère de 80 ans, Lise Giroux, est morte de la COVID-19 en CHSLD après avoir été transférée de l’hôpital pour y « libérer des lits », résumait tout : « Elle a été sacrifiée. C’est une question de principe, on n’envoie pas les gens à l’abattoir ».

Déplacer ou placer des personnes très vulnérables sans égard pour elles et leurs familles, quelles qu’en soient les raisons, témoigne d’une culture organisationnelle tordue. 

Contraire au respect le plus élémentaire du droit à la vie et à la dignité, elle doit être cassée. Point.