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Quel est le statut des femmes pendant la COVID-19?

La ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann
Photo Stevens Leblanc La ministre de la Santé et des Services sociaux Danielle McCann

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En pleine pandémie, instituant des mesures de confinement, le Québec s’est habitué au rendez-vous quotidien. Que retenir de ces points de presse sur la situation de la COVID-19 dans lesquels François Legault, Danielle McCann et Horracio Arruda font le bilan des plus récents développements?  

De ceux-ci, il apparaît que le traitement entre les membres du trio est inégal. Le directeur national de la santé publique est désigné par «Dr Arruda» ou «Monsieur Arruda» alors que la seule femme du trio, la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann est désignée uniquement par son prénom. On pourrait croire – ce sont certainement les excuses qui nous seront servies – que c'est pour une question de familiarité, puisque Legault travaille depuis longtemps avec «Danielle». Suivant cette logique, si McCann appelait le premier ministre «François», le traitement serait-il le même? Poser la question c’est déjà y répondre.      

Bien que McCann occupe un poste prestigieux, celui de ministre de la Santé, la fabrique à idoles est bien ancrée et fait la promotion du duo Legault-Arruda par la vente de macarons arcs-en-ciel à leur effigie1. McCann est bel et bien out du boys club! Exemple parmi tant d’autres que la force masculine semble triompher au niveau du marketing et de la propagande.      

Notre objectif n’est pas de remettre en cause l’importance du travail du trio, ce que nous critiquons ce sont les structures de pouvoir qui se déroulent à l’arrière-scène. En période de crise sanitaire, nous glissons parfois vers la futilité voire même le divertissement. Comment ne pas évoquer ici le philosophe français Guy Debord qui caractérise le monde moderne en termes de «société du spectacle». Cette société semble dominée par la prolifération des images et des représentations qui visent à éloigner l’individu de son sens critique. Dans son analyse, la notion de spectacle illustre une perte de contact avec la réalité. Celle-ci est incluse dans l’information qui nous est véhiculée ainsi que les images qui envahissent les sphères de la publicité, de la politique et des communications organisationnelles. L’appartenance à cette «société du spectacle» est le résultat d’un état de dépendance, voire même d’aliénation, concernant les représentations artificielles qui construisent la «falsification» des besoins et des attentes. Guy Debord va même plus loin en mentionnant que «le spectacle constitue le modèle présent de la vie socialement dominante2».      

Cette situation nous amène à soulever ce qu’une grande proportion de femmes vivent quotidiennement en coulisse: elles sont davantage frappées par la COVID-19. Quelques articles se sont risqués à en faire mention:       

«Un plus grand souci pour les femmes est réclamé en réponse à la COVID-19»;       

«COVID-19: un impact disproportionné sur les femmes»;      

«Refiler la note».       

C’est le cas de L’Actualité qui cite une statistique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS): «les femmes représentent 70% des travailleurs de la santé et des services sociaux à travers le monde, ce qui les place en première ligne, avec un plus grand risque d’exposition à la maladie. Les femmes occupent également de manière disproportionnée des emplois moins bien rémunérés, notamment dans le commerce de détail et le secteur des services. Et même celles qui touchent des revenus plus élevés doivent composer avec un écart salarial systémique et persistant par rapport à leurs confrères masculins qui remplissent les mêmes tâches3».      

Bien que le Québec ait adopté il y a plus de 20 ans une Loi sur l’équité salariale – projet de loi qui a d’ailleurs été déposé par une femme, Louise Harel, ministre de l’Emploi, de la Solidarité et de la Condition féminine – on remarque que les femmes gagnaient, en 2016, 90 cents pour chaque dollar remporté par un homme4. Malgré que les femmes aient légalement accès à un travail égal pour un salaire égal, elles se butent encore au plafond de verre. Ceci est sans compter que les femmes qui désirent fonder une famille sont les plus affectées par l’écart salarial. Les femmes sont habituellement pénalisées jusqu’à 5 ans5 après leur accouchement alors que les hommes n’essuient presque aucune conséquence financière de la parentalité.       

Les femmes sont aussi celles qui diminuent le plus souvent leurs heures afin de pouvoir consacrer du temps à la maison pour s’occuper des enfants et de diverses tâches ménagères. En effet, les femmes se retrouvent généralement avec une double journée de travail: après leur quart de télétravail rémunéré, elles doivent accomplir de nombreuses tâches domestiques (préparer les repas, s’occuper des enfants, faire la lessive, etc.). Les femmes consacrent aux tâches ménagères entre 3 heures 29 et 5 heures 20 par jour6 à raison de 2,8 heures chez les hommes. La charge de travail quotidienne – 42 minutes – que les femmes ont délaissé au fil des ans n’a été que partiellement récupérée par les hommes, qui font désormais 24 minutes de tâches ménagères de plus que ceux des générations antérieures7. Nous postulons que cet écart s’est probablement creusé dans le contexte de la COVID-19 avec l’introduction du télétravail et du service de garderie dispensé uniquement aux travailleurs essentiels.      

Au-delà de la crise, qu’adviendra-t-il de ces «anges gardiens» qu’on a tant valorisés et qui sont en première ligne? Au-delà de cette belle métaphore qui fait plaisir à entendre, les femmes retourneront-elles à un salaire inférieur pour tâche égale ou mériteront-elles enfin une considération à la hauteur de leurs responsabilités? Nous souhaitons qu’elles aient un statut équivalent à celui de leurs confrères et espérons qu’il se traduise en gestes concrets visant une réévaluation à la hausse de l’échelle salariale.      

– Virginie Francoeur et Julie Bernard
Féministes et doctorantes, Université Laval  

  

1 Améli PINEDA, S’approprier les symboles d’espoir, Le Devoir [en ligne], le 9 avril 2020       

2 Guy DEBORD, La société du spectacle, Folio essais, 1992, p.7       

3 Teresa WRIGHT, Un plus grand souci pour les femmes est réclamé en réponse à la COVID-19, La Presse canadienne, dans L’actualité [en ligne], 10 avril 2020      

4 Luc CLOUTIER-VILLENEUVE, Écarts de rémunération entre les femmes et les hommes au Québec: perspectives au regard des différences de composition de la main-d’œuvre, Institut de la statistique du Québec [en ligne], vol 19, no 1, Mars 2018.       

5 Radio-Canada, Le salaire après l'accouchement : les femmes perdantes durant 5 ans, selon un rapport, Radio-Canada [en ligne], 2 avril 2019       

6 Statistiques Canada, Graphique 6 : Nombre moyen d’heures par jour consacrées aux tâches ménagères comme activité principale, selon le type de famille, femmes et hommes de 25 à 54 ans, (En ligne], Produit en 2015, Date de modification : 30 juillet 2018; Institut de recherche et d’informations socio-économiques, Note socio-économique : Tâches domestiques encore loin d’un partage équitable, [En ligne], Octobre 2014; Radio-Canada, Les femmes font toujours plus de tâches ménagères, Radio-Canada [en ligne], 30 juillet 2018       

7 Radio-Canada, Les femmes font toujours plus de tâches ménagères, Radio-Canada [en ligne], 30 juillet 2018

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