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La bande dessinée québécoise à l’ère de la Covid-19

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Photo courtoisie Super Horacio par Philippe Girard

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Depuis ses balbutiements à l’orée du XXIe siècle, jamais la bande dessinée québécoise n’a connu de jours plus favorables : structures éditoriales plurielles, masse critique de talents s’illustrant tant ici qu’en Europe et aux États-Unis, événementiel pérenne, présence médiatique sans précédent, succès commerciaux se hissant au sommet des palmarès (Paul de Michel Rabagliati et L’Agent Jean d’Alex A), structures pédagogiques établies (Université du Québec en Outaouais, ateliers du Cégep du Vieux-Montréal et de Rosemont). Mais voilà qu’une pandémie mondiale freine ce formidable élan.   

Le 23 mars dernier, soit quelques jours à peine avant le coup d’envoi de la 33e édition du Festival Québec BD, le couperet est tombé. « J’avais anticipé qu’il y aurait des problématiques dans les deux semaines précédant notre décision en regardant ce qui se passait en Europe, ce qui a permis de diminuer les pertes financières. On a décidé de remettre aux auteurs québécois les cachets prévus et de compenser tous nos autres artistes québécois et animateurs impliqués dans la programmation. Il va sans dire que les revenus autonomes de l’événement pour cette année ont fondu drastiquement avec l’annulation, mais nous tenterons de compenser avec d’autres projets au courant de l’année », affirme le directeur du Festival Québec BD Thomas Louis Côté. « Les délais devant nous pour transformer notre festival en numérique étaient trop courts, et surtout la situation a évolué très vite. » Les organisateurs du Festival BD de Montréal, dont la 9e édition devait avoir lieu du 22 au 24 mai, iront quant à eux de l’avant avec une programmation en ligne. « L’idée était de maintenir la place de la bande dessinée dans l’espace culturel montréalais même si pour le moment l’espace est vampirisé par un virus. En discussion d’équipe, nous avons réalisé que nous pourrions trouver assez facilement des gens qualifiés et disponibles pour nous aider et que nous aurions assez de temps pour le faire. Nous avons eu connaissance d’autres festivals qui avaient maintenu une présence en ligne », explique Johanne Desrochers, directrice générale de l’événement. « Notre programmation se déroulera en direct sur notre site aux dates prévues pour le FBDM. Il y aura des tables rondes, des ateliers et des dessins en direct. »   

Évidemment, ces événements sont l’occasion pour les éditeurs de publier de nouveaux titres, et donc, de renflouer les coffres. C’est le cas des Éditions Pow Pow qui devaient publier à la fin mars Journal de Julie Delporte, dont le lancement a finalement eu lieu en direct sur la chaîne YouTube de l’éditeur, confinement oblige. « C’est Julie Delporte qui a eu l’idée du lancement virtuel. Produire ce genre de contenu nous trottait dans la tête depuis quelque temps et la situation a accéléré le processus », raconte l’éditeur Luc Bossé. « Je n’avais pas envie de rester à ne rien faire et attendre que ça passe. On ne sait pas combien de temps cela va durer et quel impact cela aura. Il faut donc continuer de promouvoir notre travail de façon différente. » Vidéos en direct avec différents auteurs de l’écurie, mise en ligne du catalogue numérique, vente d’exemplaires endommagés à moindre prix, voilà autant d’initiatives afin de pallier les reports de titres.   

L’impact de l’annulation physique des festivals n’est toutefois pas seulement de nature économique, comme en témoigne Marie-Claude Pouillot de Front froid et Nouvelle adresse. « Ces rendez-vous sont aussi l’occasion pour nous et nos auteurs de rencontrer nos lecteurs, de rendre captif un nouveau public, de faire connaître notre maison et nos publications. »   

QUELQUES INITIATIVES 2.0  

<i>Merci pour le beurre</i> par Jimmy Beaulieu pour le 24 heures de la bande dessinée de la fin du monde
Photo courtoisie
Merci pour le beurre par Jimmy Beaulieu pour le 24 heures de la bande dessinée de la fin du monde

Comme la nature a horreur du vide, plusieurs manifestations spontanées ont investi la toile. C’est le cas du 24 heures de la bande dessinée de la fin du monde, initié par l’auteur Jimmy Beaulieu, où les participants devaient improviser 24 pages en autant d’heures sous un thème imposé. « Avec le début du confinement et la dégringolade de tout au niveau planétaire, j’étais bloqué. Je n’arrivais pas à travailler, ce qui est bien généralisé, ce n’est pas banal, ce qui nous arrive. Or, pour moi comme pour plusieurs, la productivité n’est pas une question marchande, mais une question d’exister, et un morceau primordial de mon équilibre en matière de santé mentale. Je me suis dit que pour me redémarrer, j’aurais besoin de faire un 24 h. Et deux secondes plus tard, je le proposais sur les réseaux sociaux. » Trois cent trente-six participants ont répondu à l’appel.    

Un autre projet intitulé La BD à relais, relevant lui aussi de l’improvisation, fut lancé sur Facebook par l’auteur de la série jeunesse Sam et Flo Philippe Poulin. « J’ai eu l’idée de faire une BD à relais, dans le modèle du cadavre exquis, mais à distance, via les réseaux sociaux. Le thème a été laissé libre, le premier participant ayant la tâche ingrate d’établir l’univers de la BD, mais chacun y apporte son point de vue et le tout peut déraper rapidement ! » Une case du récit de science-fiction est publiée chaque jour depuis la mi-mars. La fin fut établie à 60 jours. Mais vu l’engouement que suscite le projet, une suite est à prévoir.    

Philippe Girard, qui avait sévi en 2012 lors du Printemps érable avec Passionrougeman, récidive pour notre plus grand bonheur avec Super Horacio Man, un délicieux pastiche de superhéros mettant en scène le Dr Horacio Arruda, directeur national de la santé publique et désormais coqueluche des Québécois qui s’adresse à la nation lors du point de presse quotidien du premier ministre du Québec. « Comme tout le monde, j’ai découvert en lui un personnage public qui fait l’unanimité. Il me semble que par les temps qui courent, c’est la personne la plus rassembleuse qui soit. »   

Enfin, l’émérite et infatigable médiateur en bande dessinée Michel Giguère, qui conçoit et anime Les Rendez-vous de la BD dans la vieille capitale depuis maintenant 15 ans, publie ces Corona-rétrospectives, des morceaux choisis des précédentes rencontres mensuelles destinées aux lecteurs.   

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