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Roger Frappier: une vie de cinéma

Roger Frappier
Photo Chantal Poirier Roger Frappier

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Qu’ont en commun les films Jésus de Montréal, La grande séduction, Le déclin de l’empire américain, Un zoo la nuit et Dédé à travers les brumes ? Ces œuvres marquantes du septième art québécois ont toutes été produites par le même homme, le producteur Roger Frappier qui célèbre cette année son 50e anniversaire de carrière. Entrevue bilan avec un pilier du cinéma québécois.   

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Cinquante ans de cinéma, des prix remportés dans les plus grands festivals du monde, deux nominations aux Oscars (pour les films Jésus de Montréal et Le déclin de l’empire américain) et même un hommage au Festival de Cannes. Peu de producteurs au Québec peuvent se vanter d’avoir accompli autant de choses que Roger Frappier. Au bout du fil depuis son loft de Montréal où il est confiné depuis un mois, l’infatigable producteur évoque avec un mélange de fierté et d’humilité le chemin parcouru jusqu’à maintenant.  

« J’ai fait les films que je voulais faire, indique l’homme qui a aussi célébré mardi son 75e anniversaire de naissance. Il n’y en a pas un que j’ai fait par obligation. Quand j’ai commencé dans ce métier, je ne savais pas que c’était un métier avec lequel on pouvait vieillir et on pouvait devenir meilleur. Je vais continuer à le faire tant que je vais pouvoir le faire. Même après 50 ans, j’ai encore plein de projets. C’est un métier qui est dur parce qu’il faut toujours se battre. Mais c’est le métier que j’ai choisi et je suis heureux de le faire. »  

De la réalisation à la production  

Roger Frappier avait à peine 25 ans quand il a réalisé en 1970 son premier film, Le grand film ordinaire, documentaire sur la troupe de théâtre Le grand cirque ordinaire. À l’époque, le jeune homme ambitieux souhaitait poursuivre une carrière de cinéaste à l’image du réputé réalisateur américain Robert Altman qu’il a eu la chance de côtoyer au début de sa carrière en travaillant comme assistant sur le plateau de tournage du film Nashville.   

« Au départ, je voulais faire de la réalisation, dit-il. Mais quand tu deviens réalisateur, il faut que tu te fasses à l’idée que tu vas faire seulement un film tous les trois ou quatre ans. Or moi, j’avais l’énergie de faire quatre films par année. Le passage vers la production s’est donc fait naturellement. Je me suis dit : je vais devenir le producteur que j’aimerais avoir en tant que réalisateur. »  

Roger Frappier a toujours aimé dénicher de nouveaux talents et lancer la carrière de jeunes cinéastes. Il l’a fait avec Denis Villeneuve en produisant ses premiers longs métrages (Un 32 août sur Terre, Maelström). Il a aussi été derrière les premiers films de Robin Aubert, Manon Briand, entre autres.   

Sa grande frustration, c’est d’avoir perdu la liberté dont il jouissait au début de sa carrière : « La grande liberté qu’on avait avant nous a glissé des mains vers les institutions (SODEC, Téléfilm Canada), déplore-t-il. De simples investisseurs, les institutions sont devenues au fil des années des producteurs. Ils font réécrire les scénarios en donnant des notes, ils discutent du casting, ils interviennent dans le budget en les réduisant constamment, ils donnent des notes au montage. Tout cela n’est pas leur rôle. C’est celui du producteur. »  

Il est d’ailleurs convaincu qu’un film comme Le déclin de l’empire américain, classique de Denys Arcand, serait refusé dans le système actuel.  

En confinement   

Roger Frappier se trouvait en Nouvelle-Zélande pour le tournage du film The Power of the Dog – le prochain long métrage de la célèbre réalisatrice Jane Campion (La leçon de piano) qu’il coproduit avec sa compagnie Max Films – quand la pandémie de COVID-19 a paralysé l’industrie du cinéma.   

« Nous avons arrêté le tournage le 20 mars alors qu’il restait une quinzaine de jours. Comme tout le monde, on ne sait pas quand ça va recommencer. Jane est une cinéaste exceptionnelle qui travaille tellement fort. Le bonheur de mon métier, c’est que je continue d’apprendre à chaque nouveau projet. C’est comme une université permanente. »  

En attendant la reprise du tournage, Roger Frappier est confiné dans son loft de Montréal qui lui sert aussi de bureau : « Je suis ici avec ma fille et mon chien parce que ma conjointe, Caroline Dumas, travaille toujours à son restaurant pour faire de la bouffe pour emporter. On garde donc une distance respectable. Ça me permet de prendre du temps pour voir les films que je n’ai pas eu le temps de voir et de lire les scénarios que je n’ai pas eu le temps de lire.   

« On traverse actuellement une période difficile, mais je trouve qu’il y a quelque chose de bénéfique dans ce qu’on vit en ce moment. C’est la première fois que la planète arrête et qu’on réfléchit sur ce qu’on fait. Comme dirait Réjean Ducharme, c’est inattendu et inespéré. On se rend compte de la fragilité de la vie et de l’importance de l’amitié. On se rend compte aussi que la planète va mieux parce qu’on l’utilise moins. J’espère que cette crise nous permettra de changer notre façon de vivre. »