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Dans l’angle mort de l’angle mort

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La catastrophe dans plusieurs CHSLD et résidences privées pour aînés est indéniable. C’est l’« angle mort » du système de santé. L’abandon sourd depuis des années des aînés les plus fragiles par nos gouvernements explique l’extrême facilité avec laquelle la COVID-19 peut y faire ses ravages.

Or, il existe un autre « angle mort », nettement plus caché. Ce sont les oubliés des oubliés. Le Devoir rapportait hier que « la COVID-19 se répand dans des unités de réadaptation et des ressources d’hébergement destinées aux gens ayant une déficience intellectuelle (DI) ou un trouble du spectre de l’autisme. Près d’une cinquantaine de personnes qui y séjournent sont atteintes de la maladie [...]. Deux en sont mortes, selon le comité qui représente ces usagers. »

Déjà des morts. Comme les aînés en perte d’autonomie, les « clientèles » de la déficience intellectuelle ont souffert du même abandon et des mêmes pertes de services sous l’austérité libérale. Elles sont tombées dans le même trou noir de l’hypercentra-lisation des CIUSSS déconnectés du vrai terrain.

Comme dans les CHSLD

Les ressources d’hébergement dans lesquelles une partie de ces personnes hautement vulnérables vivent sont souvent privées. De la grandeur d’une maison, elles sont beaucoup plus petites que les CHSLD. Il y a une grande proximité physique entre les résidents et les préposées.

Comme dans les CHSLD, les préposées, sortant et entrant librement, peuvent devenir des vecteurs d’infection. Dans ces petites résidences pour personnes déficientes, même celles de qualité, les préposées sont très peu nombreuses, souvent débordées et sous-payées.

Comme dans les CHSLD, ce sont surtout des femmes, dont beaucoup d’immigrantes. On y trouve le même manque d’équipement de protection personnelle. Ces plus petites ressources n’ont qu’une ou deux salles de bains. Impossible d’y « isoler » vraiment un résident infecté.

Les consignes d’hygiène et de distanciation sociale, comment les appliquer dans de telles conditions et avec des personnes très handicapées, qu’on confine dans leur chambre ?

Sonner l’alarme

Dès la mi-mars, comme dans les CHSLD, tous ces résidents déficients intellectuels, jeunes, adultes ou vieillissants, ont été confinés et coupés de leurs familles. Combien d’entre elles, peu informées par les méga-CIUSSS, se meurent d’inquiétude sans pouvoir se rendre auprès de leur être aimé, isolé et gravement désorganisé par la crise ? Que dire des nombreux résidents qui n’ont même plus de famille ?

Bref, comme pour les CHSLD, ces drames et ces morts rapportés par Le Devoir étaient prévisibles. Il y a un mois, jour pour jour, je sonnais pourtant l’alarme : « On n’en parle pas trop, mais les ressources intermédiaires (RI) privées, qui hébergent des personnes handicapées intellectuelles ou autistes, feront face aux mêmes risques d’éclosion. Comme pour les résidences d’aînés, ces résidents handicapés sont en confinement, mais pas le personnel. [...] Loin des points de presse, ces personnes handicapées sont les plus vulnérables d’entre nous. Tout cas d’éclosion pourrait provoquer des drames humains. »

Le premier ministre dit qu’il faudra repenser la manière dont on prend trop peu soin des aînés fragiles. Le fera-t-on aussi pour nos concitoyens autistes ou déficients intellectuels, l’angle mort dans l’angle mort ?