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«L’amnésie est la pire des trahisons»

L’écrivain chilien Luis Sepulveda en 2010
Photo d'archives, AFP L’écrivain chilien Luis Sepulveda en 2010

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L’écrivain chilien Luis Sepulveda est mort il y a une semaine, en Espagne, où il résidait, des suites du nouveau coronavirus, la COVID-19. Il avait 70 ans. Je parle de son œuvre dans ma chronique «Livre», publiée samedi dans le Journal de Montréal. Mais sa vie mérite tout autant d’attention, tant elle a été parsemée de hauts faits d’armes et d’heureux hasards. 

Très jeune, Sepulveda milite dans le Parti communiste chilien. Presque tous les pays d’Amérique latine ont eu leur Parti communiste, qui fut pour nombre de jeunes et d’adultes une véritable école de formation et d’initiation à la vie politique. Il milite ensuite dans le Parti socialiste, au moment où Salvador Allende est élu président, en 1970. Quelques années auparavant, il rencontrait Carmen, beaucoup plus radicale que lui dans ses choix politiques. Ils se marient dans ces années d’effervescence politique et, en 1972, ont un fils qu’ils prénomment, pour qu’il n'y ait pas de doute possible quant à leurs allégeances politiques, Carlos-Lénine. C’était la mode, dans une certaine gauche, à l’époque, de donner des prénoms russes aux nouveau-nés.  

Luis sera de la garde rapprochée de Salvador Allende. C’est-à-dire qu’il est prêt à risquer sa vie pour défendre son président élu, les armes à la main. On sait que des Cubains, envoyés par Fidel, ont vu à la formation de ces militants. On connaît la suite. Allende se suicide sous les bombes lancées sur le Palais de la Moneda et Luis réussit à s’enfuir. La chasse aux partisans du gouvernement socialiste est lancée. Luis sera finalement arrêté, torturé et condamné à 28 ans de prison pour trahison. Carmen, qui réussit à obtenir un droit de visite, note qu’on lui a arraché les ongles. Leur fils est placé en sécurité chez des amis et Carmen continue de militer dans la clandestinité. La mort est partout, aussi bien au Chili qu’en Argentine, en Uruguay, au Paraguay et au Brésil. 

En octobre 1975, c’est au tour de Carmen d’être arrêtée. Les yeux bandés, elle est emmenée à la fameuse prison Villa Grimaldi, un des plus sinistres centres d’interrogatoire et de torture mis sur pied par le dictateur Pinochet. Autour d’elle, d’autres femmes en lambeaux, couvertes de sang, gisant dans des excréments. Une odeur tout aussi insupportable que ce qu’elle voit. On lui fera sa fête. Nue et attachée à un sommier métallique, elle subit des décharges électriques sur tout le corps. Une autre fois, ce sera la «picana»: courant électrique et coups. Ces séances se répètent à plusieurs reprises. Mais toujours elle tient le coup, sans révéler d’informations importantes sur la résistance.  

Un mois plus tard, on se débarrasse d’elle. À moitié morte, on la balance dans une décharge au sud de Santiago, la capitale. Elle récupère son fils et part au sud du pays. Elle n’a plus de nouvelles de Luis et le croit mort. En 1981, elle réussit à s’exiler en Suède et y refait sa vie. Un autre enfant naîtra. 

Luis, de son côté, réussit à obtenir sa libération avec l’aide d’Amnistie internationale, moyennant un sauf-conduit pour la Suède également. Il croit, lui aussi, que Carmen est morte. Mais, pendant son transfert, il fait faux bond et demeure sur le continent. Il parcourra différents pays. En 1979, on le retrouve au Nicaragua, faisant le coup de feu au côté des sandinistes et des Cubains contre la Contra appuyée par les Américains. 

Il part ensuite en Allemagne, travaille comme journaliste, rencontre une Allemande avec qui il aura trois enfants. Jusqu’à ce que Luis apprenne que Carmen est bien vivante et a refait sa vie en Suède. Ils se visitent à quelques reprises et décident de divorcer. 

Entre-temps, Luis devient un écrivain célèbre avec la parution de son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d’amour. On retrouvera des bribes de l’histoire de Carmen torturée par les militaires dans Un nom de torero. À force de se téléphoner et de se raconter leurs histoires, Luis et Carmen sont retombés amoureux et se sont remariés en 1997. Ils ont déménagé à Gijon, dans le nord de l’Espagne. À eux deux, ils ont six enfants, de différentes nationalités. 

Cette belle histoire d’amour s’est terminée abruptement le 16 avril dernier. Luis a été atteint par la COVID-19, Carmen pas.