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Maudit arc-en-ciel

Maudit arc-en-ciel
Photo Agence QMI, Joël Lemay

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Ça va bien aller. C’est ce qu’on nous répète ad nauseam depuis 43 jours. Cette formule jovialiste marche bien avec les petits, mais je commence à être un peu tannée de tous ces accroires.   

1243. C’est le nombre de décès liés à la COVID-19 jusqu’à présent. En première secondaire, j’écrivais, dans les lettres parfumées destinées à mon amoureux: «Plus qu’hier, moins que demain.» Ça s’applique malheureusement aux morts, qui vont continuer de s’accumuler pendant encore un moment.   

  • Écoutez l'éditorial de Geneviève Pettersen à QUB Radio:

Ça fait que je suis tannée de me faire dire que ça va bien aller. Je suis tannée qu’on tente naïvement de balayer sous le tapis tout ce qui ira mal. Y a des gens qui meurent, y a des gens qui meurent seuls sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit, joual vert!   

Y a des personnes, des êtres humains, là, nos grands-pères pis nos grands-mères, ceux qui nous ont bercés, embrassés, câlinés, consolés, qui ont becqué bobo, qui crèvent de soif et de faim dans nos hôpitaux à cause de la négligence systémique dont ils sont les premières victimes.   

Y a des commerces qui ferment et qui vont fermer. Les inégalités sociales se creusent à vitesse grand V et on va payer collectivement la facture de cette pandémie des générations durant.   

Dans nos maisons, des familles se demandent comment joindre les deux bouts, des enfants sont obligés d’endurer leur milieu toxique parce qu’il n’y a plus personne pour appeler à l’aide en leur nom.   

Y a des parents qui ont une peur bleue de voir leur progéniture retourner à l’école ou à la garderie. Y a des infirmiers, infirmières, médecins, médecins spécialistes, préposé(e)s aux bénéficiaires, commis d’épicerie, camionneurs, travailleurs de la construction terrorisés à l’idée de ramener le virus dans leur maison ou d’en mourir.   

Y a des profs qui se demandent comment ils vont faire pour rattraper tout ça, qui se demandent si leur milieu de travail sera sécuritaire et s’il sera possible de respecter la distanciation sociale malgré le manque d’espace dans certains établissements scolaires.   

Mais hey, tout va bien aller, la gang! Allons nous étourdir un peu sur le panier bleu et consommons québécois pour oublier que, pendant qu’on dessine des arcs-en-ciel aux fenêtres, le monde tel qu’on le connaissait tire discrètement sa révérence.   

Je ne sais pas pour vous, mais moi, même si j’essaie de me concentrer sur l’essentiel, même si j’essaie d’aider et de contribuer à la hauteur de mes moyens, il m’arrive parfois, le soir, avant de m’endormir, d’avoir envie de respirer dans un petit sac en papier brun.   

Ce qui m’amène à dire que c’est vraiment très important de prendre soin de notre santé mentale. Les mois qui s’en viennent comporteront leur lot de défis de toutes sortes. Ça va être difficile de rester fort tout le temps et c’est normal de se décourager, d’être à boutte et d’avoir peur, même. Ce l’est déjà.   

Je pense qu’il ne faut pas chercher à nier ces sentiments. J’ai peur, je trouve ça long, et l’incertitude de ce qui s’en vient m’angoisse au plus haut point. Parce que je sais que ça ne va pas si bien aller tout le temps. On ne peut pas toujours avoir la tête en forme d’arc-en-ciel. Et juste de se le dire, ça fait du bien en maudit. En tout cas, moi, je trouve.