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Ahmaud Arbery victime du lynchage moderne?

Ahmaud Arbery
Capture d'écran, Youtube Ahmaud Arbery

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Depuis le début de ma carrière, deux sujets se rejoignent régulièrement dans l’actualité américaine et je ressens toujours le même malaise en abordant le sujet avec mes étudiants.  

De très longues années passées à étudier et à enseigner l’histoire américaine ne sont jamais parvenues à ébranler profondément mon incompréhension. Si je parviens habituellement à prendre mes distances face à mon sujet pour maintenir la nécessaire perspective de l’analyse, l’émotion refait surface lorsque je dois couvrir les questions du racisme et des armes à feu aux États-Unis. 

  • ÉCOUTEZ la chronique de Luc Laliberté à QUB radio:

En parcourant le New York Times de ce matin, j’ai senti une fois de plus ce pincement désagréable qui précède une réaction de dégoût. Charles M. Bow consacre sa chronique au récit de la mort insensée d’un jeune Noir américain, Ahmaud Arbery. Je résume le contexte des incidents du 23 février dernier et des récents développements de l’histoire.    

Le 23 février, Arbery fait son jogging dans les rues de Brunswick en Géorgie. L’ancien joueur de football de 25 ans s’adonne à cette pratique régulièrement. Pendant son trajet, il passe devant la résidence de Gregory McMichaels. Ce dernier croit reconnaître l’auteur de vols par effraction dans son quartier. Après avoir demandé à son fils de l’accompagner, les deux hommes sautent dans leur camionnette et se lancent à la poursuite du jeune coureur.    

McMichaels et son fils sont armés. Ils rejoignent le coureur qui modifie sa trajectoire pour éviter la confrontation. Les deux hommes décident alors de le dépasser pour lui barrer la route et le fils McMichaels sort du véhicule en pointant son arme sur Arbery. Arbery tente alors de s’emparer de l’arme et des coups sont tirés.    

Ahmaud Arbery n’était pas recherché par les autorités policières et n’était associé ni de près ni de loin aux vols par effraction. Tout au plus, on relève dans son historique un cas de vol à l’étalage. Les deux McMichaels n’avaient pas été des témoins directs d’une entrée par effraction. Ils se sont soudainement sentis investis du rôle de justicier pour se lancer à la poursuite du jeune noir avant de l’abattre.    

Ces faits sont troublants, choquants. Bien difficile de ne pas se sentir interpellé. D’abord pour cette chasse à l’homme improvisée, mais surtout pour la suite immédiate des événements. Les McMichaels n’ont été ni accusés ni inculpés.    

Comment est-ce possible? Le second procureur dans ce dossier (le premier s’est récusé parce qu’il connaissait le père, un ancien policier) a considéré que le père et le fils ont agi en conformité avec la législation de la Géorgie. Ils poursuivaient celui qu’ils croyaient être un criminel et ont procédé à son «arrestation» avant l’arrivée des policiers.    

Que dit précisément la loi de cet État? Qu’un citoyen peut effectivement en arrêter un autre si le crime/délit est commis sous ses yeux ou qu’il en est un témoin immédiat. Je rappelle qu’Arbery n’a commis aucune faute et que les McMichaels n’ont pas été des témoins directs des vols par effraction dans leur entourage.    

De plus, comme Arbery a tenté de s’emparer de l’arme du fils, ce serait lui qui aurait provoqué la confrontation, les McMichaels auraient agi en légitime défense. Toute cette situation est particulièrement choquante.    

Comme à l’époque où on lynchait les Noirs du Sud, deux hommes blancs armés poursuivent un jeune noir innocent, le provoquent, lui tendent une embuscade et l’abattent. Ils sont même protégés par la loi. Puisqu’on croyait qu’il n’y avait pas de témoin de la scène, on s’en remettra à leur seul récit pendant l’enquête.    

J’écris «on croyait» puisque les choses ont changé depuis mardi. Une vidéo partagée sur YouTube montre l’épisode de la confrontation.    

Cette vidéo a changé la donne et un nouveau procureur a recommandé qu’un grand jury étudie cette histoire à la lumière de ce nouvel élément de preuve.    

Arbery ne pourra célébrer demain son 26e anniversaire de naissance. Si on peut encore espérer que justice soit rendue dans cette histoire, je suis dégoûté qu’une jeune vie puisse ainsi être fauchée.    

Pour ceux et celles qui douteraient encore du racisme ambiant chez nos voisins du Sud, je ne sais plus quoi invoquer pour vous en convaincre. Pour ceux et celles qui ne croient toujours pas que l’absence d’un meilleur encadrement de l’utilisation des armes à feu est déplorable, rien ne parviendra à vous faire changer d’idée.    

Nous verrons bien quel verdict on rendra éventuellement, mais je serais étonné qu’on ne relève pas le «zèle» extrême du duo McMichaels. S’ils étaient réellement convaincus de suivre l’auteur d’un larcin, ils pouvaient se contenter de le suivre et d’attendre les représentants des forces de l’ordre.    

Ce pays qui a été et qui est encore capable de grandes réalisations est toujours secoué par une tare historique, son traitement de la communauté noire, et une culture des armes à feu à nulle autre pareille dans le monde civilisé. Si je suis d’un naturel optimiste et que j’apprécie toujours autant le privilège d’enseigner et de commenter l’histoire des États-Unis, il y a des journées de découragement ou de dépit. C'en est une.  

Voici le lien pour l’article de Charles M. Bow.