/sports/racing
Navigation

Entre célébrations et tragédies

La victoire de Villeneuve à Montréal et l’année noire en 1982 ont marqué le passage de Legault en F1

Normand Legault
Photo Louis Butcher Par ses diverses fonctions, Normand Legault a été un pionnier de la première heure au Grand Prix du Canada de F1.

Coup d'oeil sur cet article

Normand Legault aura été l’un des grands artisans de la venue du grand cirque de la F1 à Montréal.

La victoire historique de Gilles Villeneuve à Montréal en 1978, son décès quatre ans plus tard à Zolder, le 8 mai 1982, et le seul accident mortel d’un pilote à l’île Notre-Dame un mois plus tard, ont notamment marqué son fructueux passage dans l’univers de la F1.

Quand deux passionnés de courses s’engagent dans une conversation, les anecdotes savoureuses fusent de toutes parts. On s’est rappelé nos premières escapades à Mosport et à Watkins Glen au début des années 1970, à faire du camping dans... nos voitures.

Legault, un raconteur-né et combien généreux de son temps, nous a accordé une entrevue téléphonique de plus de deux heures. Du bonbon. Legault célébrera l’an prochain ses 45 ans d’implication en sport automobile dont 26 ont été consacrés, sous différents rôles, au Grand Prix du Canada. 

Les débuts avec Villeneuve

« En 1976, je travaillais à la Brasserie Labatt au département des promotions, se rappelle-t-il. Mon patron m’avait alors confié un nouveau programme qui consistait à commanditer non seulement la portion canadienne du Championnat de Formule Atlantique, mais aussi un jeune pilote du nom de Gilles Villeneuve.

« C’est comme ça que j’ai connu Gilles. Je l’ai suivi pendant deux années. Puis, à la fin de 1977, je me retrouve au circuit de Mosport où il a disputé sa deuxième course en F1, mais sa première au sein de l’écurie Ferrari. »

Cette épreuve aura été la dernière sur le tracé ontarien. Le tsar de la F1, Bernie Ecclestone, jugeait la piste trop dangereuse.

« La chicane était pognée, affirme Legault, entre Bernie et le propriétaire du circuit, Harvey Hudes. Labatt, qui était le commanditaire du Grand Prix, en est devenu le aussi le promoteur. Ecclestone a demandé à la Brasserie de trouver un nouveau circuit. »

Des caisses de bière en échange

C’est là que l’aventure à Montréal a commencé et qu’elle a été couronnée de succès dès la première édition par la victoire mémorable de Gilles Villeneuve. Mais ce Grand Prix du Canada en 1978 n’a pas été de tout repos pour l’ami Legault.

Une image célèbre qui montre Gilles Villeneuve vêtu d’un karpa et célébrant sa victoire à Montréal en 1978 avec une grosse bouteille de Labatt 50.
Photo d'archives
Une image célèbre qui montre Gilles Villeneuve vêtu d’un karpa et célébrant sa victoire à Montréal en 1978 avec une grosse bouteille de Labatt 50.

« Je faisais à peu près tout, affirme-t-il. Tard, le samedi soir, à la veille de la course, il ventait à écorner des bœufs. Les bannières déchiraient constamment. C’était l’enfer. Je me suis mis à chercher du ruban adhésif (le fameux Duck Tape) que je n’avais pas.

« Je fais une tournée dans les garages et j’aperçois des mécanos de McLaren s’affairer sur l’une des monoplaces de l’écurie. J’ai négocié avec eux pour en venir à cette entente : quelques rouleaux de ruban en retour de cinq caisses de bière. De la bière, on n’en manquait pas. »

On connaît la suite. En ce frisquet dimanche du mois d’octobre où quelques flocons de neige se sont manifestés en début de journée, Villeneuve a fait vibrer son public en remportant le premier Grand Prix de F1 disputé à Montréal. Un moment magique.

« Des gens, renchérit Legault, prétendent encore aujourd’hui que cette course était arrangée. Oui Gilles a été chanceux. Si Jean-Pierre Jarier n’avait pas connu des ennuis de moteur, alors qu’il occupait la tête, c’est lui qui aurait probablement remporté le Grand Prix. Si son coéquipier Mario Andretti n’avait pas été couronné champion à bord de sa Lotus, deux semaines plus tôt à Monza, peut-être aurait-il davantage forcé la note ? On ne le saura jamais. »

L’année noire

Nommé directeur général du Grand Prix du Canada en 1981, Legault vivra deux tragédies en l’espace d’un mois l’année suivante.

Très tôt, en ce samedi matin du 8 mai 1982, Legault reçoit un appel à la maison.

« On m’informe que Gilles a eu un gros accident, se souvient-il. Puis le téléphone n’a pas arrêté de sonner. Quelques heures plus tard, c’est le journaliste Christian Tortora qui m’annonce son décès.

« Ce fut alors, poursuit-il, le branle-bas de combat. Nous, on s’affairait aux préparatifs de notre course qui avait lieu un mois plus tard, les 11, 12 et 13 juin. Gilles était notre porte-parole. J’avais fait imprimer près d’un million de pièces promotionnelles à son effigie. Des napperons pour les restaurants, des affiches et des brochures. »

Et cette autre tragédie, au départ du Grand Prix du Canada, impliquant Riccardo Paletti.

« L’ambiance était très morose, avoue Legault. Les travailleurs portaient des brassards noirs à la mémoire de Gilles. C’était notre première course en juin. Il faisait mauvais et pluvieux. On se serait cru en septembre.

« Le pauvre pilote italien, à son premier départ arrêté en F1 à l’âge de 23 ans, a embouti la Ferrari de Didier Pironi qui avait calé son départ. Il n’a eu aucune chance. Ses parents étaient sur place. 

« Quand le destin frappe, déclare-t-il. Pironi est ce même pilote qui avait provoqué la colère de Gilles à Imola, deux semaines avant son accident tragique à Zolder. L’Osella de Paletti s’est enflammée après l’impact. Mais le feu n’a pas causé sa mort. Le mal était fait. Vraiment, 1982 a été une année à oublier. » 

Une F1 ou une motoneige ?

Nommé responsable de la promotion et des commandites, Normand Legault a vécu les premiers balbutiements du Grand Prix du Canada en 1978.

« J’ai été vraiment surpris de la réaction du public quand j’ai organisé une tournée des principaux centres commerciaux avant la course, d’enchaîner Legault. J’avais fait venir une F1 de l’écurie française Ligier. À l’époque, les gens ne faisaient pas la différence entre une F1 et une... motoneige. Je dis ça souvent à la blague, mais à peine. »

« On me posait des questions du style : “Comment fait-elle pour rouler avec des pneus aussi usés ?” D’autres me demandaient si, avec ses ailerons, la voiture pouvait voler. »

Tout ça pour dire que cette discipline a fait beaucoup de chemin depuis au Québec.

« Aujourd’hui, les gens connaissent la F1, dit Legault, mais ce n’était pas le cas dans le temps. La victoire de Gilles Villeneuve en ce 8 octobre 1978 a tout changé. »