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La COVID-19 et le naufrage du Titanic

La COVID-19 et le naufrage du Titanic
MAXIME DELAND/AGENCE QMI

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Il n’y a pas si longtemps, la majorité du monde était euphorique, le libéralisme économique était la panacée à l’amélioration du niveau de vie, nous étions en plein emploi, le crédit était ouvert, la technologie était la solution à tous nos problèmes, les bourses mondiales battaient des records, le secteur immobilier était florissant, bref, à l’image du Titanic, l’optimisme portait à croire que l’économie québécoise était «insubmersible».

En décembre 2019, le monde est entré en collision avec un iceberg qui s’appelle la COVID-19. Comme pour le Titanic, il a fallu un certain temps avant de se rendre compte que nous étions en train de faire naufrage et que toute l’humanité se trouvait à bord.

De son côté, le Québec a pris conscience qu’il courait à sa perte au mois de février dernier. Ce fut un choc, d’autant plus que nous avons appris qu’il n’y avait pas suffisamment de canots de sauvetage pour rescaper tous les passagers. Des choix difficiles ont été faits et plusieurs autres restent malheureusement à faire pendant ce naufrage devenu inévitable et interminable.

Actuellement, il ne se passe par une journée sans que nous entendions des demandes pour des gilets de sauvetage ou une place dans un canot. À cet égard, l’argent du fédéral coule à flot et les gouvernements provinciaux et municipaux ferment la marche. Il ne faut toutefois pas oublier que la source de l’argent pour nous sauver et pour ensuite rembourser prend naissance dans nos poches, et qu’elle devrait se tarir un jour ou l’autre. Mais malgré toute cette aide, une question demeure : qui sera rescapé et qui devra sombrer?

En consultant l’histoire, on constate que, dans les crises du passé, il y a toujours des gagnants et des perdants. Comme le chante si bien Raymond Lévesque: «Dans la grande chaîne de la vie, pour qu'il y ait un meilleur temps, il faut toujours quelques perdants, de la sagesse ici-bas c'est le prix».

À l’instar de plusieurs tragédies économiques, les individus les plus riches qui possèdent de fortes liquidités et les entreprises avec un bon fond de roulement ont de bonnes chances d’en sortir indemnes. Par ailleurs, au Québec, nous pouvons compter sur un filet social qui assure la nourriture, le logis et les soins de santé aux plus démunis. De plus, contrairement à ceux du secteur privé, les employés des secteurs publics et parapublics conserveront intacts leur salaire et leur pouvoir d’achat. Il est à souhaiter que leurs habitudes de consommation aideront les entrepreneurs qui sont aujourd’hui cruellement dans le besoin. L’achat local prend ici tout son sens. 

Le sauvetage est toutefois moins certain pour ceux dont le taux d’endettement est élevé et qui ont perdu leurs sources de revenus, entreprises et individus confondus. Quelle sera leur situation lorsque sera épuisée l’aide temporaire des gouvernements fédéral et provincial ?

En avril 2019, Éric Desrosiers du Devoir indiquait que, selon un sondage, plus de la moitié des Québécois sont à 200 $ ou moins du seuil de l’insolvabilité financière à la fin de chaque mois. Actuellement, les québécois ont une dette moyenne de près de 1,55 $ pour chaque dollar de leur revenu annuel net d'impôt. De plus, advenant une déconfiture des fonds de retraite, les revenus de certains retraités risquent de diminuer, rendant aussi cette tranche de la société vulnérable.

Du côté des entreprises, le tableau n’est guère plus réjouissant. En février dernier, Éric Desrosiers mentionnait que l’endettement des entreprises est «l’un des plus rapides des pays développés et qui ajoute ainsi une "couche de vulnérabilité" en cas de récession». Ce diagnostic est confirmé par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante qui évaluait que, pour le mois d’avril qui vient de se terminer, 30% des PME n'avaient pas de liquidités pour payer leurs factures du mois.

Ainsi, toutes ces personnes et ces entreprises ne devraient pas être en mesure d’aider la reprise économique après le naufrage. En effet, on leur lance un gilet de sauvetage mais ils nagent dans un océan d’eau glacée qui risque de les placer en hypothermie dans un avenir rapproché.

En outre, en pleine crise, les taux d’intérêts devraient demeurer très bas et des occasions d’affaires devraient émerger suite aux faillites personnelles et d’entreprises, et à une possible crise immobilière à l’horizon. Ainsi, comme dans plusieurs naufrages, les requins devraient se pointer et se charger de ceux qui flotteront à la surface n’ayant pas eu la chance de bénéficier de la protection d’un canot de sauvetage. À ce chapitre, les banques font figure de grands prédateurs. Elles réduisent temporairement leur taux d'intérêt des cartes de crédit à 10,99 % pour les clients qui éprouvent des difficultés financières en raison de la pandémie mais continuent d'appliquer les intérêts sur les soldes impayés qui seront payables une fois la pandémie terminée. Elles nous attendent dans le détour.

Une chose est certaine, une fois le naufrage de la pandémie terminé, des ajustements en profondeur devraient être apportés autant dans les manières de gérer nos économies que dans les comportements de consommation des individus, des entreprises et des gouvernements. C’est tout le discours mondialiste et le commerce international qui risquent de se transformer. 

Comme pour le Titanic, le naufrage va durer très longtemps. Nous en sommes qu’au début et en cette nuit glaciale, nous souhaitons tous avoir une place dans les canots de sauvetage. Pour les privilégiés, le cœur serré, au milieu de toute cette tourmente, bien assis dans un canot de sauvetage et très conscients de l'échapper belle, nous devrons nous résigner à voir certains de nos concitoyens et certaines de nos entreprises, comme la librairie Olivieri de Montréal, sombrer et mourir d’hypothermie, ainsi que ceux et celles qui auront enfilé un gilet de sauvetage et qui ne pourront pas survivre assez longtemps pour être sauvés.  

Denis Robichaud, Ph.D.
Professeur de marketing international
Université Téluq