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Jeux olympiques de Montréal: «Tu vas t’occuper de Drapeau»

L’ex-ministre Gabriel Loubier aux premières loges de la «simplicité» de 120 millions $ du maire de Montréal

Gabriel Loubier
Photo Simon Clark L’ex-ministre Gabriel Loubier avait été désigné par le premier ministre Daniel Johnson en 1967 pour travailler avec le maire Jean Drapeau à la candidature olympique de Montréal. À cette époque, le projet ne contenait aucune menace d’un éventuel désastre financier. « M. Johnson savait que les démarches se faisaient correctement », se souvient l’ex-ministre, photographié durant le confinement, le 29 avril dernier.

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« Tu vas t’occuper de Drapeau et tu vas en avoir plein tes bottes. »  

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Avec la bonhomie de ses 87 ans, Gabriel Loubier résume la latitude que le premier ministre Daniel Johnson lui avait accordée dans ses rapports avec le maire Jean Drapeau dans sa croisade pour l’obtention des Jeux olympiques de 1976. Nommé ministre responsable du Haut-commissariat à la jeunesse, aux loisirs et aux sports dès sa création en 1967, le député de Bellechasse avait alors 35 ans quand le maire de Montréal tricotait les premières mailles de son projet.  

« Je l’ai beaucoup aimé et respecté. Je l’ai suivi avec acharnement là-dedans », dit encore aujourd’hui cet avocat élu à l’Assemblée nationale pour une première fois en 1962.  

Des Jeux à 120 M$  

La défaite de l’Union nationale lors des élections générales d’avril 1970 a toutefois laissé Loubier au seuil de la porte des Jeux de Montréal. Il n’aura jamais vécu leur désastre financier de l’intérieur.  

Le rapport d’une commission d’enquête présidée par le juge Albert Malouf a conclu, en 1980, que les dépenses du comité organisateur avaient atteint 1,33 milliard $ au dernier jour de l’événement, le 1er août 1976 (voir tableau ci-bas). Ce total ne tenait pas compte notamment des 137 millions évalués par le ministère québécois des Finances, en mai 1976, afin de parachever les travaux de construction.  

Gabriel Loubier
Photo d'archives

Ces chiffres astronomiques n’avaient plus rien à voir avec les prévisions contenues dans le cahier de candidature. À l’origine, les dépenses devaient plutôt représenter 120,5 millions $, réparties dans les deux tiers pour la construction et l’aménagement des installations (80 M$) et le tiers pour l’organisation et le déroulement des Jeux (40,5 M$).  

« À Montréal, les Jeux olympiques sont assurés de conserver une grandeur humaine empreinte de noblesse et marquée de simplicité. Tout sera mis en œuvre pour leur succès », avait écrit le maire dans son dossier acheminé au Comité international olympique, le 4 décembre 1969.  

« Il ressort clairement de la preuve que les causes principales de l’écart considérable entre les prévisions de coût initiales et le coût des Jeux et des installations olympiques résident dans l’irresponsabilité administrative des autorités de la Ville et dans le choix d’un architecte étranger (NDLR : le Français Roger Taillibert, concepteur du stade) », conclut le rapport Malouf, 10 ans plus tard.  

Un visionnaire  

Par un étonnant coup du destin, au même moment où Montréal obtenait les Jeux olympiques, le 12 mai 1970, Gabriel Loubier vivait son dernier jour officiel à titre de ministre. Le gouvernement dirigé par Jean-Jacques Bertrand, porté à la direction de son parti après le décès de Johnson en septembre 1968, avait été évincé du pouvoir par les libéraux de Robert Bourassa, le 29 avril.  

C’est donc en vidant son bureau que Loubier a appris ce jour-là la victoire de Jean Drapeau à Amsterdam. Plus tard, le maire soulignera sa contribution dans cette réussite. Plusieurs fois, le ministre l’avait reçu à Québec pour l’aider dans ses démarches politiques. Il avait aussi moussé la candidature de Montréal sur des tribunes internationales, en plus d’inciter les diverses délégations du Québec à alimenter la braise à l’étranger.  

Même sorti de la politique depuis 1974, ce complice dans la candidature n’a pas été oublié par Drapeau. Il se trouvait dans la foule de
73 000 spectateurs lors de la cérémonie d’ouverture, le 17 juillet 1976, grâce à un billet offert par le maire. À l’origine de la création des Jeux du Québec, cet ex-ministre a dû s’égarer dans la rêverie, ce jour-là, en assistant à ce rendez-vous avec le monde organisé par celui qu’il identifie encore aujourd’hui comme un ami.  

« Il n’avait pas de diplôme en comptabilité, mais il était un visionnaire », signe ainsi Loubier au bas du portrait qu’il en fait.    

Un budget qui surchauffe   

4 DÉCEMBRE 1969  

  • 120,5 M$  
  • 80 M$ (immobilisations) + 40,5 M$ (exploitation)   

23 NOVEMBRE 1972   

  • 310 M$  
  • 250 M$ (imm.) + 60 M$ (expl.)   

4 FÉVRIER 1975   

  • 610,6 M$  
  • 511 M$ (imm.) + 73 M$ (expl.) + 26,6 M$ (construction par le COJO)   

16 JUILLET 1975   

  • 730 M$  
  • 612 M$ (imm.) + 87 M$ (expl.) + 31 M$ (constr. COJO)   

1er AOÛT 1976   

  • 1 333 028 000 $  
  • 977 517 000 $ (imm.) + 212 753 000 $ (expl.) + 47 101 000 $ (constr. COJO) + 95 657 000 $ (Village olympique)   

Source : rapport Commission Malouf, avril 1980  

Le FLQ inquiétait  

La candidature olympique de Jean Drapeau a abouti avec succès dans un contexte politique qui allait marquer l’histoire du Québec en 1970. L’obtention des Jeux par Montréal a certes été reléguée au second plan de l’actualité, quelques mois plus tard, lors de la célèbre Crise d’octobre générée par des actions du Front de libération du Québec.  

« C’est sûr que ça inquiétait le maire, affirme l’avocat François Godbout. D’ailleurs, Vancouver (candidate pour les Jeux d’hiver de 1976) avait joué là-dessus pour montrer que le climat social de Montréal était tendu et que ce n’était peut-être pas une bonne idée d’obtenir les Jeux. »  

« Oui, ça l’inquiétait, mais il n’en parlait pas beaucoup », rapporte l’ex-ministre Gabriel Loubier.   

Un prix de consolation ?  

Plusieurs indices auraient pu décourager Jean Drapeau sur l’issue de sa candidature olympique.   

Entre autres, il y a cette lettre datée du 13 avril 1970 du rédacteur en chef du quotidien sportif L’Équipe, Gaston Meyer, avec qui le maire entretenait des liens.  

Le journaliste avait alors informé le maire d’un appel que lui avait logé Monique Berlioux, directrice des relations publiques du Comité international olympique (CIO). Celle-ci s’enquérait auprès du journaliste si Jean Drapeau serait enclin à accepter une offre du président, Avery Brundage, à siéger comme membre du CIO.  

Une invitation « qui m’a tout l’air d’une consolation », interprétait Meyer dans sa lettre au maire, comme s’il avait flairé un jeu d’influence à un mois du vote à Amsterdam.   

Gratuit, s’il vous plaît  

Gabriel Loubier
Photo d'archives, Agence QMI

Le cahier de candidature de Montréal le précisait clairement : « Le Village olympique doit loger de 12 000 à 15 000 personnes, comprenant les athlètes, les officiels, les journalistes (environ 2000), les techniciens, les entraîneurs et assurer leur alimentation dans des conditions prescrites par le Comité international olympique ».  

Le lieutenant-colonel britannique R. H Russell, président de l’Association internationale de boxe amateur, avait voulu tout de même s’en assurer dans une lettre postée au maire Jean Drapeau, le 17 avril 1970.  

« Pouvez-vous gentiment confirmer que votre comité organisateur ne chargera aucuns frais pour leurs repas à nos athlètes et officiels qui vivront au Village olympique. »  

Montréal avait aussi Vancouver comme rivale   

Pierre Elliot Trudeau a toléré en 1970 une rivalité canadienne que son fils Justin ne verrait plus aujourd’hui : Montréal et Vancouver se déchiraient devant la planète dans l’espoir de présenter des Jeux olympiques d’été et d’hiver... la même année.  

C’est le scénario auquel le Comité international olympique (CIO) a assisté lors de son 69e congrès à Amsterdam, le 12 mai 1970, à une époque où les versions hivernale et estivale des Jeux cohabitaient durant une même année. En décrochant les Jeux d’été de 1976, ce jour-là, Montréal a éclipsé sa « rivale » de la Colombie-Britannique, bredouille suite à la victoire de Denver pour l’édition hivernale (NDLR : les Jeux ont ensuite été transférés à Innsbruck en 1973, suite à un référendum défavorable au Colorado).  

Un ministre « préoccupé »  

L’avocat François Godbout, présent à Amsterdam à titre de représentant de la Confédération des sports du Québec, se souvient du malaise national qu’avait créé la victoire de Montréal. La réaction du ministre fédéral des Sports, John Munro, l’avait surpris lorsqu’il croyait partager avec lui sa satisfaction lors d’une fête improvisée dans un hôtel après le vote historique.   

« Presque froid, il m’avait juste dit : “Je suis très préoccupé par l’Ouest en ce moment. Ça va prendre tout votre charme latin pour panser les plaies que ça cause”, », relate cet ex-juge au Tribunal de la jeunesse de Montréal, considéré comme un bâtisseur du tennis au Québec et au Canada.  

Toronto et Hamilton, d’abord  

Le ministre Munro avait ensuite pleinement collaboré avec Montréal, tient toutefois à préciser Godbout, qui a œuvré comme conseiller juridique du comité organisateur à compter de 1973. Le Québécois souligne que cette brouille incombait à l’Association olympique canadienne (AOC) de l’époque d’avoir cautionné ces deux candidatures parallèles, une situation devenue impossible depuis l’alternance des Jeux d’hiver et d’été instaurée en 1994.  

Au préalable, Montréal avait dû affronter Toronto et Hamilton lors du congrès de l’AOC, le 7 septembre 1968, afin de progresser avec sa candidature jusqu’au CIO. Défaite au premier tour, Hamilton avait ensuite amené ses partisans à opter pour Montréal et réglé le résultat des votes : Montréal 19, Toronto 17.  

Une fois de plus, Jean Drapeau avait habilement vendu sa salade aux délégués en rappelant notamment le succès de l’Expo 67.  

François Godbout évoque l’argument déterminant qu’avait servi le maire Drapeau aux délégués : « Il n’y a aucun doute que Toronto et Hamilton peuvent très bien organiser les Jeux. Mais moi, je peux vous les obtenir... »