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Retour choc chez les aînés: «les filles qui travaillent ici, elles sont exceptionnelles»

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« Courage, Marie, tu l’as déjà fait». Je me parle tout haut. Mon cœur bat la chamade. J'appréhende déjà le manque de ressources et le nombre de tâches à faire. Plus que tout, je redoute le virus, la maladie et la mort.  

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En 2017, je me suis plongée dans la peau d’une préposée aux bénéficiaires dans une ressource intermédiaire (RI). Cette fois, le travail est le même, mais le contexte est complètement différent.      

La direction accepte de m’ouvrir ses portes une seconde fois à condition, comme la première fois, de taire le nom de l’endroit pour préserver la confidentialité des patients.      

Une rare incursion en temps de pandémie où nous avons eu le droit de filmer ce qui se passe dans ce milieu précaire.       

La caméra est en tout temps désinfectée et recouverte d’un plastique protecteur. Toutes les mesures ont été prises.       

La caméra de notre journaliste est en tout temps désinfectée et recouverte d’un plastique protecteur. Toutes les mesures ont été prises pour pouvoir témoigner de la réalité dans les RI sans mettre en danger la sécurité des patients.
Photo Marie-Christine Noël
La caméra de notre journaliste est en tout temps désinfectée et recouverte d’un plastique protecteur. Toutes les mesures ont été prises pour pouvoir témoigner de la réalité dans les RI sans mettre en danger la sécurité des patients.

Hécatombe  

La pandémie a causé une hécatombe chez nos ainés. Plus de 40 % des victimes sont âgées de 80 à 89 ans et 33,4% ont plus de 90 ans.      

Les ressources intermédiaires, des établissements privés qui accueillent majoritairement des personnes âgées en perte d’autonomie et en déficits cognitifs, mais aussi des gens avec une défiance intellectuelle ou avec des problèmes de santé mentale, sont donc durement touchées.      

Je viens donc bénévolement mettre la main à la pâte pour les prochains jours, mais mes nouvelles collègues, elles, devront rester au front dans des conditions précaires. Et impossible de savoir pour combien de temps encore.      

Au coeur de l’action  

«Respire, t’es capable.»       

Un matin de début mai, j’ouvre la porte de l’établissement où la directrice Ann-Marie Pigeon m’attend à l’entrée. On me questionne : Fièvre ? Mal de tête ? Toux ? «Non. Négatif». On prend ensuite ma température. «36,4, tout est beau, tu peux y aller », me lance-t-on en souriant.      

Un vestiaire de fortune est aménagé au rez-de-chaussée. J’y enfile mes habits de préposée achetés la veille. Des nappes avec des dessins de couleur font office de rideaux. C’est bien suffisant. On me demande de laisser mes vêtements portés le matin même dans un sac. Je pourrai les récupérer à la fin de la journée.      

J’enfile blouse, lunettes, gants et masque. Un bac sur lequel est affiché « souillé » est placé tout près. Ces bacs sont posés un peu partout sur les étages pour y laisser les blouses usées. Je l'ignore encore, mais retirer son équipement pour en remettre un autre fera partie d'une routine minutieuse pendant toute ma semaine. Me laver les mains deviendra un geste exécuté rigoureusement.       

Des tâches à la chaîne  

Je retrouverai mes tâches d’il y a près de trois ans ; faire les lits, changer les résidents, aider au nettoyage, faire le lavage, m’occuper des aînés, servir les déjeuners et dîners. Je ne passe jamais la médication et je ne m’occupe pas de la cuisine. D’autres sont assignés à ces rôles.      

Mme Pigeon m'accueille dans son bureau chaleureux, lieu qui sert de quartier général, bureau, cuisine et salle de conférence. La directrice semble fatiguée, mais elle tient le coup. Un petit lit est aménagé dans le coin de la pièce. Les couvertures sont bien pliées. « Je dors ici. Ma collègue dans l’autre pièce, m’explique-t-elle. On travaille 20 h par jour. [...] Ce n’était plus une option de retourner dormir à la maison ».       

La directrice de la ressource intermédiaire, Ann-Marie Pigeon, travaille 20 heures par jour pour aider son personnel. Elle rend visite plusieurs fois par jour aux personnes en fin de vie touchées par la COVID-19.
Photo Marie-Christine Noël
La directrice de la ressource intermédiaire, Ann-Marie Pigeon, travaille 20 heures par jour pour aider son personnel. Elle rend visite plusieurs fois par jour aux personnes en fin de vie touchées par la COVID-19.

Elle pose son regard sur une photo de famille posée sur le bureau. Ses proches lui manquent, c’est indéniable.       

L’appel qui a tout fait basculer  

Mme Pigeon raconte avoir reçu un appel du directeur du CSSS de sa région, autour du 10 mars, qui lui annonçait qu’elle devait s’empresser de créer une «zone chaude», où placer les résidents atteints de la COVID-19. Quand le virus entre quelque part, il fait des ravages, lui dit-on.       

Son équipe installe le tout en 24 heures. Des toiles transparentes sont installées et pas question que ce soit déprimant. Des banderoles de couleurs sont accrochées et des dessins sont coloriés sur les toiles.      

Huit personnes atteintes de la COVID sont hébergées dans la zone chaude au moment de notre incursion.       

Derrière la toile orangée, on retrouve d’abord la zone froide, pour enfiler et retirer l’équipement de protection, et ensuite la zone chaude où les gens contaminés par le virus sont hébergés.
Photo Marie-Christine Noël
Derrière la toile orangée, on retrouve d’abord la zone froide, pour enfiler et retirer l’équipement de protection, et ensuite la zone chaude où les gens contaminés par le virus sont hébergés.

Mon premier quart de travail débute. L’odeur des produits nettoyants me rappelle mon affectation en 2017. Des familles de certains résidents rendent visite à leur proche en restant de l’autre côté de la fenêtre. Ils affichent des arcs-en-ciel et des mots d’amour pour leur parent malade.       

L'étage qu'on m’a assigné bourdonne. Les préposées sont occupées à préparer le petit-déjeuner. Les résidents se déplacent vers la salle à manger. Les pantoufles claquent sur le sol, les marchettes résonnent.       

Sourire masqué  

« Vous êtes nouvelle ?», me lance une résidente qui se rend à sa table. J’acquiesce avec un sourire. Un réflexe, bien sûr. Derrière mon masque et mes lunettes, difficile de discerner ma bonne humeur. Ce sera plus difficile cette fois de communiquer avec les résidents à cause de l’équipement. Plusieurs ont des problèmes auditifs. Je dois donc parler plus fort et mimer des objets pour qu’on me comprenne.       

J’aide ensuite à servir aux tables. Monsieur D, prend du lait sans lactose, Madame A ne peut pas manger les fruits avec les noyaux, Mademoiselle E n’aime pas sa nourriture trop chaude et il faut attendre la médication de Monsieur F. J’essaie de tout retenir. Je ramasse la vaisselle sale au fur et à mesure. Je passe le balai et nettoie les tables.      

Les soins matinaux commencent : changer la culotte d’incontinence, laver, vêtir, crémer, remplacer les draps souillés, nettoyer la salle de bain, ouvrir la télévision, discuter quelques minutes et repartir. Les tâches n’ont pas changé.       

Il est important de désinfecter les lieux tous les jours. La zone chaude dans cette ressource intermédiaire a été construite en 24 heures. Des décorations sont suspendues pour égayer l’endroit.
Photo Marie-Christine Noël
Il est important de désinfecter les lieux tous les jours. La zone chaude dans cette ressource intermédiaire a été construite en 24 heures. Des décorations sont suspendues pour égayer l’endroit.

Le plus difficile ; convaincre les gens de prendre une douche par semaine. Ils sont nombreux à refuser. Certains n’aiment pas le contact de l’eau sur leur peau. D’autres avec des problèmes cognitifs plus importants voient la douche comme un exercice épuisant.      

Kathleen, une préposée, explique avoir enchaîné trois quarts de travail de 15h à la mi-avril. Il manquait de bras. Dans les ressources intermédiaires, certaines préposées donnent la médication. En CHSLD, c’est le rôle d’une infirmière. Kathleen peut tout faire. Elle est donc restée.      

La préposée garde le fort depuis le début de la pandémie. Elle s’est occupée d’une aînée qui refusait de s’alimenter. Elle a réussi.       

La journée est ensoleillée, la préposée Kathleen propose aux deux inséparables de se promener dans les corridors jusqu’à la fenêtre pour observer la rivière au loin.
Photo Marie-Christine Noël
La journée est ensoleillée, la préposée Kathleen propose aux deux inséparables de se promener dans les corridors jusqu’à la fenêtre pour observer la rivière au loin.

Plusieurs collègues ont déserté l’établissement. Elles ont eu peur d’attraper la maladie et d’infecter leur famille ou les résidents. Personne ne leur en veut, mais la situation est difficile à gérer.       

Des renforts sont finalement arrivés à la toute fin du mois d’avril, mais pour combien de temps ? À ce rythme, elles ne pourront tenir le coup longtemps, peu importe le degré de dévouement.      

De la détresse  

La solitude commence aussi à se faire lourde, depuis l’interdiction des visites dans les ressources intermédiaires, CHSLD et résidences. Séparé de sa femme qui le visitait plusieurs fois par semaine, l’un des résidents à passer plus d’une semaine à pleurer dans sa chambre. Une autre ne peut plus voir sa mère deux fois par semaine. Je l’entends éclater en sanglots au téléphone lorsqu’elle entend sa voix. Des moments qui brisent le cœur. Les préposées tentent de garder le lien entre les familles et les résidents en les connectant sur internet ou en leur prêtant le téléphone.       

Une dame en fin de vie répète qu’elle ne va pas bien. Nous essayons de lui donner tout le confort possible. Son corps semble lui faire mal. Une autre dame demande pour combien de temps en a-t-elle encore en isolement. Durant 14 jours, lui répond-on. « J’ai le temps de mourir », lance-t-elle.        

À la fin de ma deuxième journée, une préposée dénote de la fièvre chez une résidente. Elle semble confuse, désorientée. Le personnel est alerte aux moindres signes s’apparentant aux symptômes de la COVID-19. Mais le virus peut s’attaquer à n’importe qui sur l'étage. Le protocole est déployé. On ne veut pas d’éclosion. On veut protéger les résidents coûte que coûte.       

Il faut enfiler tout le matériel de protection avant de rentrer dans les chambres où il y a des résidents atteints de la COVID-19.
Photo Marie-Christine Noël
Il faut enfiler tout le matériel de protection avant de rentrer dans les chambres où il y a des résidents atteints de la COVID-19.

Les préposées se changent à toute vitesse. L’une prépare la médication pour faire baisser la température corporelle de l’aînée. Je cours chercher un verre d’eau. Mais la dame veut sortir de sa chambre. Ce n’est pas simple de lui expliquer qu’elle doit y rester. Comme la plupart des résidents, elle a des problèmes cognitifs. Un test de dépistage est nécessaire. L’équipe devra garder un œil constant sur elle.      

Notre journaliste prend soin d’une femme en fin de vie qui est atteinte de la COVID-19. Sa famille prend des nouvelles d’elle tous les jours.
Photo Marie-Christine Noël
Notre journaliste prend soin d’une femme en fin de vie qui est atteinte de la COVID-19. Sa famille prend des nouvelles d’elle tous les jours.

En zone chaude  

Jour 3, on m’assigne des tâches en zone chaude : désinfecter les lieux, faire le ménage, changer les culottes, vider les bassines, aider les résidents à se nettoyer, vérifier les selles, remplacer les draps, passer le dîner, hydrater les gens en fin de vie. Je veux réussir. Les préposées ne ménagent pas les efforts.      

En plus de s’occuper des résidents, les préposées sont responsables du lavage. Les visites à la buanderie sont plus fréquentes parce que les blouses du personnel doivent être régulièrement retirées, changées et nettoyées, surtout lorsqu’il y a une personne en isolement.
Photo Marie-Christine Noël
En plus de s’occuper des résidents, les préposées sont responsables du lavage. Les visites à la buanderie sont plus fréquentes parce que les blouses du personnel doivent être régulièrement retirées, changées et nettoyées, surtout lorsqu’il y a une personne en isolement.

«Je ne me vois pas faire autre chose dans la vie, m’explique Lissa. Même à la retraite, je crois que je vais continuer à faire du bénévolat dans ce domaine si la santé me le permet. J’aime vraiment ça. J’aime les personnes âgées. Juste tenir leur main, un sourire nous attend ça change une journée », ajoute-t-elle le sourire dans la voix.      

Habituellement, Lissa travaille comme infirmière auxiliaire à domicile. Comme moi, elle a « la chienne » d’attraper la maladie. Travailler dans la zone rouge est exigeant mentalement plus que physiquement. La peur d’être infectée est constante. Mes mains sont-elles assez désinfectées ? Comment enlever la sueur qui perle sur mes lunettes ? Madame X tousse beaucoup, comment l’aider sans recevoir des gouttelettes ? Un simple mal de tête devient suspect.       

La mort  

J’arrive près de Lissa. Elle prend le pouls d’une dame qui était en fin de vie avant même mon arrivée. «Elle est partie», dit-elle.      

On m’avait averti la veille que le choc pouvait être brutal. J’étais prévenue, mais pas prête. Tu ne t’habitues pas à la mort, au souffle lent, mais bruyant que fait une personne avant de mourir et à son teint translucide. Il n’y a pas de cours pour ça.      

Lissa se retient pour ne pas craquer en téléphonant à l’équipe pour annoncer le décès. Avec une préposée, elle replace les cheveux de la dame et ramène la couverture à ses épaules avec toute la délicatesse du monde. «Elle a l’air bien», souligne-t-elle. J’ai envie de prendre Lissa dans mes bras, subjuguée par tout l’amour qu’elle porte à cette dame. Comme un parent qui prend soin d’un proche.       

Lissa et Nadia entrent dans une chambre et constatent que la dame est décédée. Après le choc, elles replacent avec douceur son oreiller, ses cheveux et sa couverture.
Photo Marie-Christine Noël
Lissa et Nadia entrent dans une chambre et constatent que la dame est décédée. Après le choc, elles replacent avec douceur son oreiller, ses cheveux et sa couverture.

Nous nous recueillons dans la salle à manger. Je me répète que les filles qui travaillent ici sont exceptionnelles.      

«Je me souviens de son grand sourire. Maudite maladie, maudit virus», s'indigne l'infirmière avant d’éclater en sanglots. Sous nos masques, nous pleurons en silence. Cette dame n’est pas partie seule je vous le promets. Lissa était là.      

La journée suivante arrive trop vite. Lissa a pris congé. Le reste de l’équipe est sur place. Nous sommes trois pour sept résidents, dont une en fin de vie. Selon la direction, je suis en surplus.       

Pourtant, la journée est occupée. Tout se passe à une vitesse folle, mais le temps reste suspendu. J’ai l’impression de vivre dans une autre dimension. Le soleil brille à l’extérieur. C’est la plus belle journée de l’année. On enchaîne les soins matinaux, les changements de culottes et le déjeuner.       

Un peu avant midi, notre routine s'écroule. Une résidente qui était éveillée il y a à peine une heure est affligée d’une forte fièvre, amorphe. La médecin arrive en courant. « C’est le virus », me dira-t-elle plus tard, découragée.      

Je me retrouve finalement seule dans la zone à m’occuper des autres résidents et de la dame en fin de vie. Je ne suis pas à l’aise, mais je tente de me calmer. L’heure du dîner arrive bientôt, je dois m’en occuper. Alertés par la situation, la directrice Ann-Marie Pigeon et sa collègue Shanie viennent prêter main-forte. Je suis soulagée.       

Je termine la journée en lavant les cheveux d’une aînée. Seau d’eau chaude bien installé, shampoing dans une main et serviette dans l’autre, je masse son cuir chevelu. Elle ferme ses yeux et essuie une larme. Je m’arrête brusquement pour lui demander si je lui fais mal.      

«Non pas du tout, si vous saviez comment ça fait du bien d’être lavé, touché», me dit-elle. Je ravale un sanglot et continue ma tâche en m’assurant de bien m’appliquer. Je lui dis que ça me fait plaisir. Je rince ses cheveux et l’aide à se rhabiller. Je lui souhaite alors une bonne soirée. Ça fait deux jours que je m’occupe d’elle. Je la regarde une dernière fois. Elle semble bien, heureuse et détendue.      

On m’apprend à la fin de mon travail que cette même dame est rétablie. Qu’elle a vaincu la COVID. Pour la première fois en une semaine, la peur est disparue.       

Employés absents  

1805  

Nombre d’employés perdus depuis le début de la crise dans le réseau des ressources intermédiaires (RI).           

  • 1547 préposés aux bénéficiaires      
  • 24 infirmières      
  • 234 employés d’entretien           

28 %  

C’est le pourcentage total d’employés qu’il manque, soit 2895, en incluant les postes vacants avant la crise dans le réseau des RI.     

11 200  

Nombre d’employés absents dans l’ensemble du réseau de la santé, dont environ le tiers pourraient revenir au travail puisque leur quarantaine est terminée.      

► Selon Johanne Pratte de l’ARIHQ, il n’y a jamais eu de ratio de personnel dans les RI. Le gouvernement leur demande seulement du personnel compétent et d’offrir des soins de qualité. « On l’a demandé très souvent. Ils ne veulent pas en donner, ils laissent ça flou. Donc la responsabilité revient aux propriétaires des ressources ».     


Après son incursion, notre journaliste a passé un test de dépistage qui s’est avéré négatif. Tout le travail effectué à la ressource intermédiaire a été fait bénévolement.