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Retour choc chez les aînés: soigner avec la peur au ventre

Notre Bureau d’enquête a côtoyé les travailleuses dans une ressource intermédiaire touchée par la COVID-19

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Elles étaient déjà épuisées. Depuis des années, les préposées aux bénéficiaires réclament de meilleures conditions de travail et un salaire adéquat. Puis, la COVID-19 a frappé, durement. Deux ans après avoir sonné l’alarme, notre Bureau d’enquête a eu un accès privilégié sur le terrain et a pu constater que ceux qui soignent nos aînés le font toujours dans des conditions précaires, au risque de leur santé.  

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« Chaque matin, j’ai la chienne. En sortant d’ici aussi, j’ai la chienne », lâche Lissa, une infirmière auxiliaire.      

Certains de ses collègues ont déserté l’établissement, par crainte de contracter la maladie ou de contaminer leur famille. Une situation qui s’est produite un peu partout dans le réseau de la santé.        

Nous sommes début mai, dans une ressource intermédiaire (RI) de la couronne nord de Montréal. La peur d’être infectée est constante, comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.        

En 2017, l’auteure de ces lignes avait travaillé dans ce type d’établissement pour montrer les conditions difficiles avec lesquelles le personnel soignant devait composer.       

On nous a rouvert les portes en temps de pandémie, incluant celles de la « zone chaude » où se trouvent les patients infectés. À condition, entre autres, de ne pas nommer la résidence pour protéger la confidentialité des patients.      

« Comme la guerre »  

« On m’a appelée en mars, on m’a dit : “c’est comme la guerre. On va peut-être manquer d’équipement. On ne le sait pas.” À ce moment-là, c’était comme un autre monde », relate Ann-Marie Pigeon, la directrice de l’établissement.      

Elle nous a accueillis assise dans son bureau lors d’un bien rare moment de répit.      

« Ce qui me faisait pleurer au début, c’est que j’avais peur qu’on perde de la dignité humaine. C’est pour ça qu’on travaille comme des malades. On ne veut pas qu’ils meurent tout seuls, qu’ils meurent tout croche », poursuit-elle.        

Un long silence s’ensuit.       

« Les familles disent être reconnaissantes pour ce qu’on fait », renchérit sa collègue Shanie. Les deux acolytes travaillent plus de 20 h par jour auprès des résidents.       

Pas dans les rapports  

Difficile d’avoir un portrait des dommages du virus dans les ressources intermédiaires, des établissements surtout occupés par des personnes âgées en perte d’autonomie.       

Les RI sont exclues des rapports quotidiens sur les CHSLD et résidences privées pour aînés qui étaient publiés jusqu’à la semaine dernière par la Direction nationale de santé publique.       

Pourtant, on dénombre 950 ressources intermédiaires au Québec, qui hébergent environ 16 000 personnes.      

Les préposées aux bénéficiaires dans ces établissements sous contrat avec le ministère gagnent en moyenne de 13 $ à 14 $ l’heure, excluant les primes récemment annoncées par le gouvernement. Pourtant, elles ont plus de responsabilités que leurs homologues en CHSLD, qui gagnent un peu plus 20 $ l’heure.       

« Ce sont des salaires très bas, surtout dans une période où les gens mettent leur santé en jeu en venant travailler, dénonce Johanne Pratte, directrice générale de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec. On est entrés dans cette crise-là avec de la fragilité. On le disait depuis des années. »        

Nous avons prêté main-forte bénévolement à ces travailleuses – 80 % sont des femmes – qui devront rester au front encore plusieurs semaines dans des conditions précaires      


Une prime temporaire de 4 $ l’heure est dorénavant versée aux préposées qui travaillent dans les établissements privés, dont les RI. Ceux qui s’occupent de l’entretien ne touchent qu’une prime équivalente à 4 % de leur salaire, même s’ils sont également exposés au virus.