/news/coronavirus
Navigation

De la psychiatrie à la gériatrie

Delphine Bergeron
Photo courtoisie Delphine Bergeron est bien équipée pour travailler dans un CHSLD de la région de Montréal pendant la crise de la COVID-19.

Coup d'oeil sur cet article

Ancienne journaliste et illustratrice judiciaire, Delphine Bergeron travaille depuis quelques années dans le domaine de la santé. Elle a accepté d’être déployée dans un CHSLD de la région de Montréal pour prêter main-forte pendant la crise du coronavirus. Chaque semaine, elle nous fait part de son expérience. 


Débarquer en CHSLD en temps de pandémie n’est pas simple. Moi qui travaille habituellement en psychiatrie, c’est plutôt en gériatrie que je passerai les prochaines semaines. Tout un changement. 

• À lire aussi: Je vais être envoyée au front  

Pour le moment, mes collègues et moi irons travailler avec les aînés sur une base volontaire, mais notre gestionnaire nous a bien averties qu’éventuellement on n’aurait peut-être pas le choix. 

Pour pallier le besoin, j’ai fait changer mon horaire confortable de jour, du lundi au vendredi, pour travailler les fins de semaine, de soir. Par contre, je suis incapable de faire du temps supplémentaire ainsi que des nuits. Je culpabilise, mais je n’ai pas les capacités de faire plus si je veux pouvoir tenir le coup à long terme. 

Je me sens choyée d’être respectée dans mes limites. J’attends avec impatience d’être déployée en première ligne. 

Je reçois enfin un texto patronal le 21 avril, qui m’informe que je suis attendue en CHSLD la journée même. J’ai un regain d’énergie ; enfin on m’utilise à bon escient. 

Évidemment, puisque j’ai reçu l’information à la dernière minute, je me trompe de place et j’arrive en retard. Les drapeaux du CHSLD sont en berne, par respect pour les nombreuses victimes qui ont déjà perdu la vie sur place. 

Une collègue se présente après moi, elle s’est aussi trompée de chemin. Elle est venue en patins à roues alignées, il fait froid, elle pleure, car elle a peur d’être en retard. On la rassure et on nous indique où prendre nos habits de travail. 

Nous sommes trois intervenantes en santé mentale, une psychologue, une psychiatre et moi. Nous sommes accueillies par une infirmière qui va s’occuper de notre formation. 

Nous suivons le protocole d’arrivée, qui deviendra notre routine pour les semaines à venir. Hygiène des mains, masque chirurgical, habit de préposée. On se change au vestiaire. L’entretien laisse à désirer ; les coins sont poussiéreux. En pleine pandémie, la priorité du nettoyage est sur les étages habités. 

Sourire caché 

On nous remet une visière, puis on enfile notre équipement de protection individuelle. Filet à cheveux, jaquette à manches longues, masque et gants. Le déshabillage est minutieux et comporte quatre lavages de main. Nous désinfectons notre visière chaque fois qu’on sort du secteur de soins. 

Tout cet équipement cache mon principal outil de travail : mon sourire. Je suis gênée par ce frein au non-verbal, élément important en communication. Nous avons toutes le même air sous cet attirail ; on dirait une scène de film. Je vais devoir user de créativité pour me démarquer et rendre mon approche humaine. 

Un brouhaha est créé par la réorganisation des effectifs, déséquilibrés par l’absence de plusieurs réguliers. C’est une des raisons de notre présence. 

16 heures d’affilée 

Les préposées, auxiliaires, infirmières, infirmiers et gestionnaires qui tiennent le fort enchaînent les quarts de travail, des 16 heures la plupart du temps. Ils sont épuisés ; sur le pilote automatique.  

Je ne serais jamais capable de tenir leur rythme. J’ai une force mentale qui me permet d’agir en situation d’urgence, mais je suis faible physiquement. Si je ne veux pas me retrouver moi-même en psychiatrie, je vais devoir faire attention. 

Parmi mes consœurs en formation, une des professionnelles avise qu’elle est incapable de faire des changements de culotte d’incontinence.  

C’est au-delà de ses limites, elle risque de s’évanouir. 

Je comprends finalement les propos d’une travailleuse sociale qui ont circulé sur les réseaux sociaux. Je la jugeais de ne pas vouloir exécuter ce type de soin. Je vois bien en la jeune femme devant moi qu’il ne s’agit pas de mauvaise foi. J’ai de l’empathie pour elle et je me sens mal d’avoir porté un tel jugement. 

L’infirmière nous présente une première résidente à qui donner des soins. Hydratation, examen visuel et changement de culotte.  

J’ai davantage de notions de préposée aux bénéficiaires que notre formatrice, c’est un travail que j’ai fait il y a 15 ans. C’est moi qui nettoie minutieusement les parties intimes de la dame. 

Sentiment d’utilité 

J’ai toujours aimé faire ce genre de soin. Comprenez-moi bien : ce n’est pas agréable, mais le sentiment d’utilité est puissant. 

Cela va prendre un long moment avant que les deux systèmes, le CHSLD et les volontaires, arrivent à se coordonner. La gestion des horaires diffère et nous ne savons pas d’avance à quel étage nous serons affectés. 

Je suis confuse lors des premières journées ; je ne sais pas trop quel est mon rôle. Un temps d’adaptation est nécessaire avant de comprendre le fonctionnement de la boîte. En attendant, je me lance à gauche et à droite en essayant d’aider au maximum.  

Je rentre chez moi épuisée. 


Je vous raconte la suite la semaine prochaine.

Situation au Québec

En date du

Cas confirmés

Total

Décès

Total

Vaccins administrés

Total 84 837+ 9 264

Tests effectués

Total 5 195 725+ 35 114

Hospitalisations

Total

Soins intensifs

Total

Voir tous les chiffres