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Le coronavirus permet à l'Égypte de déployer son «soft power»

Le coronavirus permet à l'Égypte de déployer son «soft power»
AFP

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LE CAIRE | Des caisses de matériel médical estampillées de la mention «Du peuple égyptien au peuple américain» enfournées dans un avion-cargo. La présidence égyptienne a largement diffusé une vidéo visant à montrer son aide à ses alliés dans la lutte contre le nouveau coronavirus. 

Tandis que le nombre de morts liés à la pandémie approche les 300 000 dans le monde, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a envoyé plusieurs tonnes d’aide médicale aux États-Unis, à la Grande-Bretagne, à la Chine, à l’Italie et au Soudan, déployant un «soft power» inédit. 

Toutefois, d’après des experts, ce genre d’initiatives est loin d’être soutenu au sein du pays qui, avec ses 100 millions d’habitants, vient de franchir la barre des 10 000 contaminations, dont près de 600 morts, selon les chiffres officiels. 

 

«Diplomatie de la santé» 

«La diplomatie de la santé a été une des stratégies pour les États du sud en quête d’un rôle important sur la scène internationale», explique à l’AFP Gerasimos Tsourapas, spécialiste en sciences politiques à l’Université de Birmingham. 

Dans une surprenante inversion des rôles, l’Égypte, qui reçoit annuellement 1,3 milliard $ US d’aide américaine, a en effet envoyé un avion contenant quatre tonnes d’aide médicale le mois dernier aux États-Unis. 

Le représentant démocrate Dutch Ruppersberger, à la tête d’un groupe d’amitié entre les deux pays, a fait état notamment de 200 000 masques, 48 000 couvre-chaussures et 20 000 bonnets chirurgicaux. 

«Voilà pourquoi la diplomatie internationale et le maintien des relations avec des alliés comme l’Égypte sont essentiels pas seulement en temps de crise, mais tous les jours», a-t-il écrit sur Twitter. 

L’initiative va dans le sens de liens établis ces dernières années par le président Sissi avec son homologue américain Donald Trump, ou encore chinois Xi Jinping. 

Yezid Sayigh, spécialiste des pays arabes au Carnegie Middle East Center de Beyrouth, voit en elle «une propension particulière à la communication et à la rhétorique» de la part du gouvernement de M. Sissi. 

Mais, a-t-il dit à l’AFP, «ce genre d’activité n’aura pas d’effet durable sur la perception du gouvernement égyptien à l’étranger». «Ce qui va impressionner les autres sera une gestion réussie de la COVID-19 et une remise sur pieds de l’économie». 

Parallèlement, selon les analystes consultés par l’AFP, la dernière offensive diplomatique égyptienne peut-être expliquée par le fait que l’Égypte a besoin de soutien dans l’affaire du barrage construit par l’Éthiopie sur le Nil.  

Après neuf années de négociations, aucun accord n’est en vue entre l’Égypte qui craint que le barrage de 145 mètres de haut ne restreigne son accès à l’eau et l’Éthiopie qui aspire au développement. 

 

Séduire les Égyptiens  

Addis-Abeba a fait appel à des compagnies italiennes et chinoises, tandis que Le Caire s’est tourné vers l’administration de Donald Trump pour parrainer les négociations entre les trois pays concernés: Égypte, Soudan, Éthiopie. 

Outre montrer ses capacités d’aide envers l’étranger, cette initiative menée par le président Sissi est aussi destinée à gagner l’estime de son propre peuple, selon Yezid Sayigh. 

Or elle n’a pas été forcément bien perçue. 

En mars, la ministre égyptienne de la Santé Hala Zayed, n’avait pas hésité à se rendre à Pékin pour témoigner de la «solidarité» de l’Égypte avec la Chine — où est apparue l’épidémie en décembre 2019 — puis en avril en Italie — épicentre européen de la COVID-19 —, remettant au ministre italien des Affaires étrangères Luigi di Maio des masques et des gants. 

Mme Zayed avait alors essuyé une volée de critiques sur les réseaux sociaux de la part d’internautes égyptiens qui déploraient eux des pénuries de matériel médical en Égypte. 

Spécialiste des sciences politiques à l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres, Reem Adou El-Fadl estime aussi que l’initiative de l’Égypte est destinée à séduire sa propre population. 

Or selon elle, la diplomatie n’y est guère arrivée, alors que les Égyptiens déplorent un «manque d’investissement dans la santé publique entre autres lacunes de l’administration actuelle».